À une époque pas si lointaine, nous envisagions l’avènement du Web3. Puis nous avons fantasmé sur le métavers. Depuis 1 an et demi, l’IA générative nous est présentée comme la solution à tous nos problèmes, même ceux dont nous n’avions pas conscience. Vous pourriez légitimement penser que cette fuite en avant technologique conduira l’humanité à sa perte, mais en faisant un effort de discernement, on se rend vite compte que si la technologie est effectivement devenue problématique (fracture numérique, concentration des pouvoirs et richesses, consommation énergétique…), c’est également notre meilleur espoir pour repenser le fonctionnement de notre société et construire un nouveau modèle sociétal durable.

En synthèse :
- En 30 ans, les usages et technologies numériques sont passés par différents stades de maturité (Web 1.0, Web 2.0, Web3…) qui ne sont pas exclusifs et sont toujours en évolution permanente ;
- Les précédents facteurs de transformation ayant quasiment délivré tout leur potentiel (médias sociaux, smartphones, cloud computing…), le marché est à la recherche des prochains leviers de croissance (cryptomonnaies, IA, XR…) ;
- L’enjeu n’est pas de stimuler la vente de nouveaux terminaux, mais de stimuler la croissance de l’ensemble des activités numériques (le secteur quaternaire) ;
- Le Web4 s’envisage comme une évolution plus intuitive (interfaces naturelles), immersive (environnements 3D et avatars) et productive du web (numérisation et optimisation des processus) ;
- La cybernétique pourrait nous aider à définir une Société 5.0 où les technologies numériques nous permettraient de trouver des solutions viables aux défis du XXIe siècle (inégalités, raréfaction des ressources, transition énergétique et alimentaire…).
La sortie de ChatGPT à la fin de l’année 2022 a été le déclencheur d’une nouvelle vague d’enthousiasme pour l’intelligence artificielle, un véritable levier d’innovation et surtout un formidable appel d’air pour le secteur de nouvelles technologies. Si vous cherchez une preuve, il vous suffit de constater l’évolution du cours des actions des grandes sociétés technologiques qui atteignent des sommets, et surtout de Nvidia, le fabriquant de puces informatiques, qui est actuellement la plus grosse capitalisation boursière : Nvidia Becomes Most Valuable Public Company, Topping Microsoft.
Porté par l’IA générative, le secteur des nouvelles technologies est en ébullition depuis 18 mois avec des annonces fracassantes toutes les semaines. Les dernières en date sont le lancement par Google de modèles génératifs de petite taille (Google’s Gemma 2 series launches with not one, but two lightweight model options—a 9B and 27B) et la publication d’un nouveau classement des modèles open source par Hugging Face (Open LLM Leaderboard V2) où les modèles chinois, notamment ceux d’Alibaba, occupent les premières places : Chinese AI models storm Hugging Face’s LLM chatbot benchmark leaderboard, Alibaba runs the board as major US competitors have worsened. 🤖🇨🇳😱

Sommes-nous dans un phénomène de bulle spéculative ? Oui c’est certain. Va-t-il y avoir une correction violente ? Non je ne pense pas, car les licenciements sont déjà réalisés, que se soit chez les éditeurs de contenus ou dans les studios de jeux vidéo (Layoffs in tech sector reach nearly 100,000 year to date). Le couperet est déjà passé par anticipation d’un ajustement des perspectives de croissance qui sont plus faibles que prévu. Traduction : les Big Techs ont procédé à quelques licenciements pour faire plaisir aux marchés financiers, et ces derniers leur rendent bien. Si les grandes valeurs technologiques vont bien, alors la bourse va bien. Et si la bourse va bien, alors l’économie va bien. Et si l’économie va bien, alors nous allons tous bien. En théorie… parce qu’en pratique, la création de richesses liée à l’intelligence artificielle ne profite qu’à une minorité de sociétés / personnes. Pour les autres, soit 99,99% des êtres humains, les temps sont durs et la tentation est grande de céder aux promesses des populistes de « retourner la table » pour redistribuer les richesses.

Dans ce climat socio-économique hyper tendu, la question n’est pas de savoir comment vont évoluer les valeurs boursières des Big Techs, ni comment va évoluer l’économie, mais plutôt comment et à quelle vitesse va évaluer notre société. Partant du principe que nous vivons dans un quotidien numérique, s’interroger sur l’évolution de notre société revient à s’interroger sur l’évolution des technologies et usages numériques.
Oui je sais, ce raccourci peut vous sembler grossier, mais je vais tenter de vous expliquer pourquoi le numérique est à la fois le problème et la solution. Je vous propose surtout de nous sortir la tête de la bulle de l’IA générative et de prendre de la hauteur pour mieux appréhender l’ampleur des transformations induites par la 4e révolution industrielle.
Quelles trajectoires d‘évolution pour les usages numériques ?
Formuler une réflexion macro-socio-économique sur l’évolution des usages numériques est un exercice de haute voltige intellectuelle tant le nombre de paramètres à prendre en compte et le nombre de signaux faibles sont importants.
Je peux néanmoins m’appuyer sur mes précédentes publications et notamment Les différents stades d’évolution du web où j’avais décrit les grands stades d’évolution des technologies et usages numériques :
- le Web 1.0, celui des ordinateurs fixes qui nous servent à consulter des sites, recevoir ou envoyer des emails, télécharger des fichiers… ;
- le Web 2.0, celui des ordinateurs portables, avec des services plus riches / nomades / ouverts qui permettent l’essor de communautés en ligne et des médias sociaux, celui des contenus générés par les utilisateurs et des logiciels en ligne ;
- le Web mobile, celui des smartphones qui nous donnent accès à une infinité de contenus et services partout et tout le temps, celui des applications et des plateformes de mises en relation ;
- le Web² (web x world), celui des capteurs et objets connectés qui permettent de collecter et de véhiculer des données de tous types, et en très grands volumes ;
- le Web OS, celui qui se substitue à nos systèmes d’exploitation et logiciels en s’appuyant sur de gigantesques ressources disponibles dans le cloud à travers des interfaces robustes et sécurisées (les APIs) ;
- le Web ambient, celui des montres / enceintes / oreillettes connectées à des assistants numériques, des appareils et foyers intelligents qui se pilotent à la voix ou toute autre interface naturelle (ex : gestes) ;
- le Web3, celui des architectures distribuées grâce à la blockchain et aux ressources informatiques disponibles en périphérie pour optimiser les performances (edge computing) ;
- le Web spatial, celui des lunettes de réalité augmentée et des casques de réalité virtuelle, celui qui nous donne accès à une troisième dimension pour des expériences toujours plus immersives ;
- le Web sémantique, celui des métadonnées et des ontologies qui nous aident à structurer l’information, à la rendre lisible et compréhensible par les machines.
Avec ce système de nommage communément admis, vous pourriez penser que cette évolution est séquentielle, pourtant la réalité est plus subtile car ces technologies et usages se cumulent et se combinent :

Ce schéma ayant été réalisé il y a 3 ans, soit bien avant l’avènement de l’IA générative, il est temps de faire un point d’étape, notamment sur les évolutions technologiques récentes :
- Le Web3 semble être malheureusement une impasse : la notion de blockchain est trop complexe pour les utilisateurs, nécessite la création d’un portefeuille numérique (une opération très intimidante), et s’accompagne de trop de défis techniques.
- Le web spatiale est encore loin (nombreuses difficultés techniques) et trop couteux (cf. la décision d’Apple de concentrer les efforts sur un casque plus abordable : Apple Suspends Work on Next Vision Pro, Focused on Releasing Cheaper Model in Late 2025), d’où un report sur le métavers, ou du moins ce qui s’en rapproche le plus (Où en est le métavers en 2024 ?).
- Le web sémantique est tombé aux oubliettes, mais combiné aux IA génératives, les bases de connaissances structurées vont faire émerger de nouveaux services (les assistants numériques) qui pourraient se substituer aux portails, moteurs de recherche, applications mobiles et même aux navigateurs web (Chatbots et agents intelligents ne sont qu’une étape intermédiaire vers les assistants numériques).
- L’IoT est également passé de mode, mais les données collectées combinées au machine learning autorisent une infinité d’applications à très forte valeur ajoutée (prédictions, automation, maintenance prédictive…), nous parlons bien ici de l’Industrie 4.0.
- L’IA générative et les modèles multimodaux offrent une très large palette de possibilités (génération / manipulation de contenus, raisonnement, actions…) et progressent à grande vitesse pour nous amener vers un web protéiforme dont nous avons encore du mal à cerner les contours. En revanche, la promesse d’une intelligence artificielle généraliste s’éloigne (Il n’y aura pas d’IA généraliste, mais des IA pour des usages généraux).
Maintenant que nous avons fait le point sur les différentes trajectoires d’évolution du web, je vous invite à prendre de la hauteur pour comprendre la nature des changements profonds en cours, et surtout avoir une vue d’ensemble où tous les bénéfices apportés par ces différentes technologies se cumulent et nous rapprochent d’un nouveau palier d’évolution : le Web4.

Une réflexion qui peut vous sembler superflue, car nous avons d’autres problématiques urgentes à traiter en ce moment (stagflation, crise sociale, raréfaction des ressources…), mais qui est néanmoins essentielle dans le cadre de cet exercice d’anticipation car il est impossible de s’orienter si l’on ne sait pas où l’on va.
Quelles hypothèses pour le Web4 ?
Oui je sais, parler dès maintenant du Web4 est très précipité, car n’avons fait qu’effleurer le Web3, mais je vous rappelle que nous sommes dans le cadre d’une exercice de réflexion prospective.
Si l’on prend un minimum de hauteur, on se rend vite compte que certains leviers de transformation ont quasiment délivré tout leur potentiel, à l’image des smartphones ou des médias sociaux qui sont en fin de cycle (il n’y a plus réellement d’innovation ni de croissance des usages) ou du cloud computing qui est très clairement un marché banalisé (toutes les offres se ressemblent plus ou moins et ne se différencient que par le prix). Partant de ce constat, il ne reste qu’un nombre limité de leviers de transformation qui vont devoir être combinés pour pouvoir renouveler les propositions de valeur.
Ainsi, nous pourrions lister trois grandes combinaisons ayant un fort potentiel disruptif :
- Modèles génératifs + Web sémantique = Assistants numériques (capables de chercher / traiter l’information pour nous ou de réaliser des tâches diverses). Nous n’en sommes qu’au tout début du renouveau des assistants (ex : Copilot, Gemini, Siri…) avec une faible visibilité sur leurs capacités réelles, mais ils devraient rapidement progresser avec l’avènement des IA neurosymboliques (qui combinent base de connaissances et règles logiques).
- Modèles génératifs + Jeux en ligne = Métavers (des environnements virtuels photo-réalistes avec des avatars socio-réalistes de part leurs conversations, comportements, émotions…). Là encore, nous n’en sommes qu’au tout début, car ces environnements virtuels se peuplent lentement mais sûrement d’utilisateurs humains qui n’attendent que des utilisateurs et expériences synthétiques pour prolonger leur immersion (cf. le nouveau modèle 3DGen de Meta).
- Machine learning + Internet des objets + Cobotique = Industrie 5.0 (une optimisation des processus de production grâce à l’automatisation, mais une collaboration harmonieuse entre l’humain et la machine pour une production durable et résiliante – cf. Industry 4.0 vs. Industry 5.0: Co-existence, Transition, or a Hybrid).
Si vous cumuler ces trois combinaisons, vous obtenez un alignement des planètes pour franchir un nouveau pallier d’évolution des technologies et usages numériques, les uns bénéficiant aux autres et inversement.

Sommes-nous déjà en train de rentrer dans le Web4 ? Oui et non. Oui, car toutes les briques techniques et fonctionnelles sont disponibles. Non, car il va encore falloir stabiliser les usages, se conformer aux régulations en cours de définition et passer à l’échelle. Il a fallu une dizaine d’années pour que les médias sociaux, les smartphones et les plateformes de mise en relation locale s’installent durablement dans notre quotidien et bouleversent nos habitudes (je fais référence au fameux triptyque SoLoMo). Donc c’est possible, c’est même en cours, mais ça va prendre du temps.
Je suis bien incapable de vous fournir une estimation du temps nécessaire pour l’instauration de nouvelles habitudes. Je sais en revanche que les utilisateurs finissent toujours pas se lasser, et qu’ils ne vont pas éternellement se contenter des terminaux et services numériques actuels (puisque je vous le rappelle, nous sommes en fin de cycle de vie pour les médias sociaux et smartphones).
Ainsi, les utilisateurs ne se contenteront plus d’aller chercher, effectuer des actions ou acheter sur des sites web ou services en ligne passifs (qui attendent qu’on les sollicitent), leur assistant numérique le fera à leur place. De même, les utilisateurs ne se contenteront plus d’interfaces et visuels en 2D, ils voudront être immergés dans des environnements 3D. Pareillement, ils ne se contenteront plus de contenus ou messages textuels, ils voudront interagir avec des services en ligne incarnés par des avatars. Enfin, les services et activités en ligne ne se limiteront plus au secteur tertiaire, ils seront généralisés au secteur primaire et secondaire : tous les acteurs économiques seront accessibles en ligne et contribueront de façon directe au secteur quaternaire (qui représente déjà plus de 10% du PIB en France).
Vous n’êtes très certainement pas familier avec cette nomenclature, pourtant elle est officielle : en plus du secteur primaire (agriculture), secondaire (industrie) et tertiaire (services), les économistes comptabilisent maintenant toutes les activités numériques (logiciels, matériels, prestations…) dans un quatrième secteur d’activité qui correspond à l’ancienne économie numérique.

La création de ce secteur quaternaire était essentielle pour ne pas perturber les outils économiques et faciliter la compréhension des dynamiques de création de valeur. Ainsi, le secteur quaternaire (activités numériques) a connu en 15 ans une croissance de 35 % alors que dans le même temps le PIB a seulement progressé de 13 % : Le marché du numérique en France tient bon en 2023. Selon la Banque Mondiale, l’économie numérique devrait représenter plus de 20 % du PIB mondial d’ici 2026 (cf. Digital Development).

Avec de tels montants (plusieurs billiards de $), autant d’emplois concernés (des dizaines de millions) et une telle croissance, les usages et technologies numériques ne peuvent pas stagner, d’où cette pression du marché pour franchir une nouvelle étape. Celle-ci n’est pas encore formalisée, mais nous commençons à en avoir un aperçu (cf. les hypothèses formulées précédemment). En synthèse : Web4 = Web intuitif (interactions et visualisation plus naturelles) + Web immersif (environnements 3D et avatars) + Web productif (numérisation et optimisation de l’ensemble des processus de production).
Tout ceci est très intéressant, mais pour le moment, le marché est hypnotisé par l’IA générative, je me dois donc d’aborder le Web4 selon ce prisme.
Quels apports de l’IA générative pour le Web4 ?
L’IA générative a un potentiel gigantesque, c’est certain, mais qui demandera beaucoup de temps et d’argent, ainsi que de nouvelles mentalités et façons de travailler (Transformation numérique : tout reste à faire). La comparaison la plus pertinente que je puisse trouver est celle du cloud computing : une nouvelle approche de l’outil informatique, mais qui a demandé beaucoup plus de temps et d’argent que prévu, et qui ne délivre pour le moment qu’une petite partie de son potentiel, car la plupart des utilisateurs ne font que répliquer des usages existants (ex : déplacer des fichiers de son disque dur vers le cloud, cf. La bataille du cloud se gagnera bureau par bureau). C’est pour le moment le même scénario d’adoption pour l’IA générative : les utilisateurs l’envisagent comme une évolution des moteurs de recherche. Donc pour le moment, la contribution de l’IA générative au Web4 est plutôt faible.

Pourtant, le potentiel des IA génératives est bien supérieur : les modèles de langage permettent ainsi de mieux comprendre les besoins des utilisateurs (à l’aide de leur profil, habitudes et activités) et de le décomposer en des tâches qui sont relativement facilement automatisable en s’appuyant sur un certain nombre d’agents intelligents (agents de recherche, agents transactionnels, agents conversationnels… cf. Quel modèle de collaboration à l’heure des IA génératives ?).

C’est assurément par l’intermédiaire des assistants numériques de nouvelle génération que la contribution de l’IA générative sera la plus forte : en accompagnant les utilisateurs dans l’adoption de nouveaux usages et la découverte de nouveaux services. Mais pour cela, il va d’abord falloir rassurer les utilisateurs pour qu’ils adoptent au préalable les assistants numériques et qu’ils leur fassent confiance, à la fois dans leurs usages personnels et professionnels.
Le problème est que les médias s’acharnent à voir l’IA comme un outil pour améliorer la productivité des salariés, ou de se substituer à eux, alors qu’il faut plutôt le voir comme une ressource que les entreprises et organisations vont exploiter de façon collective, comme le cloud computing (une autre façon d’exploiter les ressources informatiques). Le réel impact ne sera mesurera pas au niveau individuel, mais collectif, donc à la condition qu’il y ai un déploiement et un adoption massive.
Selon cette optique, oui, l’intelligence artificielle est une composante essentielle de l’évolution des technologies et usages numériques vers le Web4, mais elle est à considérer comme une brique que l’on insère dans des architectures techniques et services existants. Grâce à l’IA, nous allons avoir des assistants numériques réellement omniscients et omnipotents, des environnements virtuels plus riches et réalistes, ainsi que des systèmes de production industrielle plus efficients. C’est l’évolution logique des usages et technologies numériques, la finalité de la transformation numérique. Nous y sommes presque, du moins nous avons presque en main tous les ingrédients pour amorcer cette nouvelle phase de la transformation numérique.

L’avènement du Web4 est-il corrélé à celui de l’avènement de l’IA généraliste ? Je ne me prononcerai pas sur le sujet, car nous n’avons toujours pas de consensus sur ce qu’est l’AGI. En tout cas, ce qui est certain, c’est que l’IA et ses différentes approches (modèles logiques, discriminatifs ou génératifs) vont nous aider à tourner la page du XXe siècle et des outils informatiques pour nous projeter dans le XXIe siècle et faciliter la transition vers les outils numériques (L’IA n’est qu’un moyen d’achever votre transformation numérique).
Mais tout ceci ne sera possible qu’en réunissant certaines conditions.
Comment franchir ce nouveau palier d’évolution ?
Quel va être l’impact d’un nouveau palier de maturité du web (et de l’avènement de l’IA) ? Beaucoup plus important que nous ne le pensons, car le web fait société. Au siècle dernier, les médias faisaient société dans le sens où ils façonnaient l’opinion publique (ce qui explique la proximité entre les sphères politiques et médiatiques). Aujourd’hui, les smartphones ont remplacé les journaux papier et les fake news vérités alternatives pullulent sur les médias sociaux qui sont notre première source d’information. Ceci explique l’empressement du régulateur à encadrer le fonctionnement des médias sociaux (d’où le DSA européen), ainsi que des outils servant à produire des contenus en masse pour manipuler l’opinion publique : l’IA générative (d’où l’AI Act européen et ses équivalents dans le monde).
La meilleure illustration que je puisse donner de la place grandissante de l’IA dans notre quotidien et surtout de l’intérêt que lui accorde les puissants est le discours récent du Pape qui nous a offert une vision très réaliste et éclairante : Le Pape François participe à la session du G7 sur l’intelligence artificielle.
Nous sommes tous, à des degrés divers, traversés par deux émotions : nous sommes enthousiastes lorsque nous imaginons les progrès qui peuvent découler de l’IA, mais, en même temps, nous sommes effrayés lorsque nous voyons les dangers inhérents à son utilisation.
Nous ne pouvons douter que l’avènement de l’IA représente une véritable révolution cognitivo-industrielle qui contribuera à la création d’un nouveau système social. Elle pourrait entraîner une plus grande injustice entre les pays riches et les pays en voie de développement, entre les classes sociales dominantes et les classes sociales opprimées, compromettant ainsi la possibilité d’une culture de la rencontre au profit d’une culture du rejet.
Nous pourrions partir du constat que l’IA est avant tout un outil […] les bienfaits ou les méfaits qu’elle apportera dépendront de son utilisation. C’est certainement vrai, puisqu’il en a été ainsi pour tous les outils construits par l’homme depuis la nuit des temps. Ce que fait la machine est un choix technique entre plusieurs possibilités et se base soit sur des critères bien définis, soit sur des déductions statistiques. L’être humain, quant à lui, non seulement choisit, mais dans son cœur il est capable de décider.
De nombreux défis économiques (croissance vs inflation), sociaux (fracturation de l’opinion publique, déstabilisation des systèmes politiques) et environnementaux (raréfaction des ressources et augmentation du prix des énergies) que nous devrons résoudre pour pouvoir avancer dans le même sens (absence de récit commun auquel une majorité de la population adhère).

Parviendrons-nous à réguler la société si nous arrivons à réguler l’IA ? Non, c’est très clairement une utopie et surtout un raccourci grossier. Tous les regards sont en ce moment braqués sur l’IA générative, mais ce n’est que l’arbre qui cache la forêt (des usages et technologies numériques), l’instrument qui va nourrir la croissance du secteur quaternaire et qui va accélérer la transformation numérique de notre société… en théorie… et à terme.
Le problème est que pour que le scénario d’une croissance des activités numériques grâce à l’IA se réalise (et donc la création de richesses et d’emplois), il y a un certain nombre de pré-requis nécessaires pour avoir des conditions de marché favorable, ce qui n’est pas encore le cas.
Ainsi, il est impossible d’envisager l’émergence d’une nouvelle société numérique si la majeure partie de la population est encore ancrée dans le XXe siècle avec des habitudes du quotidien qu’elle ne veut pas changer (ex : payer en argent liquide, lire un journal papier, conduire sa voiture pour aller faire ses courses dans un magasin, exiger de parler à un interlocuteur humain pour toutes les formalités administratives…). Pour le milieu professionnel, c’est la même chose : impossible d’envisager l’émergence de nouvelles formes d’entreprises ou organisations avec des outils et habitudes héritées du XXe siècle (emails, fichiers bureautiques stockés en local, logiciels installés sur le disque dur…).
Si la transformation numérique des entreprises et institutions est un sujet toujours d’actualité, c’est parce que c’est une étape essentielle dans la recherche de progrès / d’efficacité, et que nous sommes très loin de l’avoir complétée, à l’image du système de santé anglais qui entame à peine sa transformation (The UK’s NHS Going Digital Would Be Equivalent to Hiring Thousands of New Doctors). Dans cette démarche, le remplacement des formulaires papier et des logiciels client-serveur par des applications en ligne (avec interface mobile) n’est que la partie visible de l’iceberg, car la transformation va se faire en profondeur (processus, habitudes de travail et de collaboration, partage d’informations et de données…).
Ce qui est valable pour le système de santé anglais (décrit comme un système au fonctionnement analogique dans une ère numérique) l’est aussi pour les autres agents économiques, sociaux et politiques de notre société qui a besoin de changements majeurs pour pouvoir mieux fonctionner, car :
- les systèmes d’information sur lesquels repose la majeure partie de notre quotidien sont archaïques ;
- le fonctionnement des entreprises et organisations est archaïque (gestion des connaissances, circuits de décision…) ;
- les institutions qui nous gouvernent sont archaïques (Gouvernement, Parlement, administrations…).
Suis-je en train de vous expliquer que nous devons tout changer pour pouvoir nous projeter sereinement dans le XXIe siècle ? Oui, et ces changements se feront grâce à la technologie, comme ça a déjà été le cas par le passé. Comme le dit fort justement Reed Hastings, le fondateur de LinkedIn : « Stone Age, Bronze Age, Iron Age, we define entire epics of humanity by the technology they use ».

Là où ça se complique, c’est que nous vivons dans l’âge du silicone, une période qui touche malheureusement à sa fin, car nous allons bientôt manquer de silicium, et de pétrole, et d’uranium, et d’eau ! Pour nous en sortir, nous allons devoir opérer des changements très lourds en très peu de temps, mais visiblement, le grand public, les entreprises et les pouvoirs publics ne sont pas prêts, car il y a une trop forte tension sociale (cf. De la nécessité d’un nouveau contrat social pour homo numericus) et parce que nous sommes paralysés par des défis environnementaux et sociétaux qui nous semblent insolubles Les macro-tendances et grands enjeux qui vont façonner la civilisation numérique du 21e siècle).
Ce dont nous avons besoin en tant que citoyens n’est pas d’un nouvel iPhone ou d’un nouveau PC, mais d’une nouvelle société.
Vers une Société 5.0 grâce à la cybernétique
J’ai déjà eu l’occasion de vous préciser que je ne suis pas sociologue. Néanmoins, je pense ne pas me tromper en écrivant que l’humanité est passée par différents modèles de société. Les grandes tribus de chasseurs-cueilleurs de l’antiquité ont laissé la place à des sociétés modernes organisées et structurées des points de vue économique, politique et social.
Si l’on aborde l’évolution des modèles de société par le prisme de l’économie, nous avons connu plusieurs phases dans l’histoire contemporaine :
- la Société 1.0, une société agricole où le secteur primaire est dominant ;
- la Société 2.0, une société industrielle où le secteur secondaire est dominant ;
- la Société 3.0, une société servicielle où le secteur tertiaire est dominant ;
- la Société 4.0, une société numérique où le secteur quaternaire est dominant.
Croyez-le ou non, mais nous sommes actuellement dans cette Société 4.0, un modèle socio-économique où les Big Techs sont les poids lourds de l’économie, où les plateformes numériques redéfinissent le travail, la consommation, les loisirs… et sont une préoccupation majeure pour les institutions et pouvoirs publics (cf. Comment les smartphones ont changé le monde en 15 ans).

La prochaine étape d’évolution de notre société, celle que je décris plus haut, est la Société 5.0 : un nouveau modèle de société où les outils et terminaux numériques vont nous permettre de mieux contrôler les systèmes économiques, sociaux et politiques pour optimiser les interactions et les décisions. Une société plus intégrée qui utilise le numérique pour mieux s’organiser et s’améliorer en permanence afin de faire face à ce XXIe siècle où l’incertitude est la norme et où les ressources naturelles commencent à manquer.

Une société cybernétique où le numérique est présent dans tous les aspects de notre quotidien personnel et professionnel, ce qui nous permettra de refondre les quatre secteurs d’activité (fonctionnement, création et distribution de valeur…) pour garantir une croissance durable.
Vous pourriez me dire que ce que je décris n’est qu’une amélioration de ce que nous connaissons aujourd’hui, mais l’idée générale derrière la Société 5.0 n’est pas de procéder à des améliorations, mais à des changements radicaux pour pouvoir :
- repenser l’agriculture en adoptant un modèle régénératif en s’appuyant sur l’automatisation (robots agricoles) et l’optimisation des rendements (micro-dosage des semences, engrais, pesticides…) ;
- repenser l’industrie selon une approche locale en relocalisant la production en France ou en Europe grâce à l’automatisation (robotique ou cobotique) et aux circuits courts (approvisionnement, distribution…) ;
- repenser les services en minimisant les frictions (réservation, paiement, délivrance…) et en maximisant le rendement (concentration des savoir-faire, optimisation de la gestion du temps…) ;
- repenser les activités numériques pour être moins dépendants des grandes sociétés technologiques américaines (souveraineté numérique) et favoriser des modèles plus équitables (cf. Sommes-nous et souhaitons-nous être contrôlés par des algorithmes ?).
Il y a ici un parallèle évident à faire entre l’Industrie 5.0 et la Société 5.0 : l’une contribuant tant en bénéficiant de l’autre, et inversement.

Mais le plus important pour comprendre la subtilité de ce nouveau modèle sociétal est de se pencher sur les fondements de la cybernétique : Théorisée par le mathématicien Norbert Wiener en 1947, la cybernétique est une discipline qui étudie les mécanismes de contrôle et de communication dans les systèmes vivants et les machines. La cybernétique se concentre sur les processus de régulation et les boucles de rétroaction, permettant aux systèmes de s’adapter et de se maintenir en équilibre face aux changements de l’environnement. Exactement ce dont nous avons besoin pour s’adapter en permanence à la permacrise et aux effets secondaires de la transition énergétique et alimentaire.
N’allez surtout pas penser que comme dans « cybernétique », il y a « cyber », je fais référence à un quotidien virtuel où nous serions tous isolés les uns des autres par des casques de réalité mixte, car c’est justement tout l’inverse : un système cybernétique est ainsi un ensemble d’éléments interconnectés qui interagissent pour atteindre des objectifs spécifiques grâce à des processus de rétroaction. Ces systèmes peuvent être biologiques (comme le corps humain), mécaniques (comme les robots), ou sociaux (comme les organisations) et favorisent avant tout la communication et la collaboration.

Une société cybernétique est une société où les principes et les technologies de la cybernétique sont largement intégrés et utilisés pour gérer et améliorer divers aspects de la vie sociale, économique et politique. Elle est caractérisée par :
- une gouvernance participative (les citoyens sont impliqués dans la prise de décision et le contrôle des politiques publiques) ;
- une utilisation intensive des outils numériques (pour collecter, traiter et diffuser l’information, faciliter la communication et la collaboration, automatiser certaines tâches…) ;
- une adaptation constante aux changements (la société est capable d’apprendre de ses erreurs et de s’adapter aux nouvelles situations).
En synthèse, ce nouveau stade d’évolution de la société ne marquera pas la fusion entre l’homme et la machine, mais une interdépendance plus forte entre l’homme et la machine pour développer de nouvelles synergies entre les hommes et entre les machines dans une optique de résilience. Une société où les gouvernements, entreprises et individus n’essayent pas de tout contrôler ou d’anticiper, mais se concentrent sur la capacité d’adaptation. Un facteur particulièrement critique en cette période d’incertitude.

Suis-je en train de fantasmer sur une société utopique façon solarpunk ? Non pas réellement, car ce futur désirable reposant sur des modes de vie alternatifs et des éco-technologies de pointe appartiennent au domaine littéraire. Loin de moi l’idée de jouer les rabat-joies, mais la société dans laquelle nous vivons est très clairement dysfonctionnelle avec des dynamiques économiques, politiques et sociales à bout de souffle. Jusqu’à récemment, la cybernétique était une discipline théorique, mais les progrès significatif en bio-ingénierie ou en intelligence artificielle nous permettent de la considérer de façon beaucoup plus réaliste : The Future of Artificial Intelligence and Cybernetics.
Nous arrivons à un point d’inflexion de l’histoire de l’humanité où les avancées technologiques nous permettent de repousser les limites physiques, biologiques et intellectuelles. Tout ceci est très bien décrit dans le livre The Coming Wave de Mustafa Suleyman (le tout récent vice-président exécutif et PDG de Microsoft AI). Selon son analyse, l’humanité est à l’aube d’un nouveau stade d’évolution, la seule limite est fixée par les ressources naturelles qui commencent à manquer (pétrole, uranium, silicium, lithium, cobalt…). C’est malheureusement tout le paradoxe du XXIe siècle : nous vivons dans une période d’abondance (valeurs boursières, loisirs numériques…) et de fragilité (pouvoir d’achat, crise sociale…).
La dure réalité à laquelle l’humanité faire face est que le progrès et la croissance étaient corrélés à l’exploitation des ressources naturelles, mais que celles-ci viennent à manquer. Il va donc falloir faire preuve d’une grande créativité et trouver des solutions collectives (reposant sur le numérique) pour pouvoir s’adapter à cette nouvelle réalité et maintenir un certain niveau de progrès et de croissance. En gros : trouver l’équation du développement numérique durable, mais à l’échelle de notre société (cf. Une transformation digitale vertueuse à travers la responsabilité numérique des entreprises).

Des considérations techno-socio-économico-environnementales qui peuvent vous sembler très éloignées des préoccupations quotidiennes des Français, mais qui forment un système de pensées qui pourraient nous sortir du marasme actuel et de l’impasse dans laquelle nous semblons nous trouver. D’où l’importance de rendre ces réflexions accessibles à toutes et à tous afin de préparer l’opinion publique, et surtout faire participer au débat le plus grand nombre.
Certains pays s’engagent déjà dans la Société 5.0
Vous seriez certainement surpris d’apprendre que la Société 5.0 n’est pas qu’un délire de néo-anarchistes, mais un véritable projet de société pour certains pays de G7.
Le Japon a ainsi lancé dès 2016 son programme Society 5.0, qui a depuis été formalisé en 2020 en New Growth Strategy : un vaste programme de relance du Japon qui repose sur la transformation numérique, l’évolution des modes de travail, la revitalisation des régions, un nouvel ordre économique mondial et une croissance verte (rien que ça !).

L’objectif annoncé par le Japon est de passer de la société de l’information à la société de l’imagination : exploiter les nouvelles technologies pour trouver des solutions créatives afin d’assurer un développement économique et social dans le contexte très tendu du XXIe siècle. En gros une croissance durable telle que définie par les Nations Unies avec ses « Sustainable Development Goals », les SDGs.

Pour en apprendre plus sur leur programme Society 5.0, je vous recommande la visionnage de cette vidéo :
Les mauvaises langues pourraient dire que l’évolution de la société japonaise est un réflexe de survie au vu de leur situation économique (dette publique gigantesque), sociale (pyramide des âges catastrophique) ou environnementale (sur-population, accidents nucléaires…), mais je pense que nous ne pouvons pas réellement considérer que la France est dans une situation plus favorable.
Voilà pourquoi je suis persuadé que nous devrions nous inspirer de l’exemple japonais et surtout d’écouter ce qu’ils ont à nous apprendre : Modern society has reached its limits. Society 5.0 will liberate us.

Vous noterez à ce sujet qu’il existe un début de concertation citoyenne en France sur ce sujet (Société numérique : Ecrire ensemble la société numérique de demain), mais cette initiative passe complètement inaperçue, car nous avons d’autres problèmes plus urgents. Et pourtant, l’horloge tourne et les échéances approchent…
Je ne sais pas de quoi l’avenir sera fait, mais cet article est ma modeste contribution pour faire évoluer les mentalités et préparer l’opinion publique à des changements qui vont être durs à accepter et à mettre en oeuvre.