Après Davos, les grands de ce monde se retrouvent cette semaine à Paris pour le Sommet de l’Action pour l’Intelligence Artificielle. L’occasion de faire le point sur un marché complexe à appréhender, à la fois pour le grand public et pour les médias traditionnels. La principale leçon que nous pouvons tirer de ce sommet est que le sujet de l’IA dépasse largement les considérations technologiques ou économiques. D’où l’importance de bien appréhender les enjeux de l’avènement des modèles génératifs et de comprendre la façon dont les grandes sociétés technologiques cherchent à asphyxier le marché pour mieux le contrôler.

En synthèse :
- Les grands médias ne se lassent pas de commenter le retard français sur le marché de l’IA, mais oublient de prendre en compte l’asymétrie entre la France, les États-Unis et la Chine ;
- Le Sommet de l’Action pour l’Intelligence Artificielle est l’occasion de constater à quel point l’IA est maintenant devenu un sujet géopolitique majeur avec un débat qui déborde dans la sphère sociale ;
- Malgré toutes les qualités que l’on peut trouver aux startups d’IA les plus en vue (ex : OpenAI, Anthropic, DeepSeek…), elles sont dans une position bien plus fragile qu’on ne le pense, car les modèles génératifs sont très couteux à concevoir et à exploiter ;
- Les géants numériques bénéficient de moyens humains, techniques et économiques sans commune mesure avec les startups ou gouvernements, ce qui leur assure un avantage considérable pour petit à petit verrouiller le marché de l’IA ;
- Personne ne peut prédire l’évolution du marché de l’IA tant les facteurs à prendre en compte son nombreux, la seule certitude étant que ce marché est bien plus complexe que le duopole USA / Chine qu’on nous présente habituellement.
Cette semaine s’ouvre à Paris le Sommet de l’Action pour l’Intelligence Artificielle. Un événement d’ampleur internationale dont l’objectif est de valoriser la place qu’occupe l’Europe et la France dans le paysage technologique actuel qui est dominé par les acteurs américains et chinois de l’intelligence artificielle. Il y a déjà eu énormément de commentaires et de railleries dans les médias sur ce sommet et sur le retard de la France en matière d’IA, mais il est important de garder en tête que ceux qui en parlent le plus ne connaissent et ne comprennent vraisemblablement pas grand-chose au sujet, comme c’est malheureusement souvent le cas avec les grands médias.
J’ai trouvé que le plateau organisé par FranceTV à l’occasion de ce sommet avec Emmanuel Macron était particulièrement navrant. On y assistait aux efforts du Président pour expliquer ce qu’est l’IA, ses usages et bénéfices, les atouts et succès des sociétés françaises et européennes en ce domaine, ainsi que la pertinence de la réglementation européenne. Face à lui, deux journalistes animateurs qui tenaient absolument à lui couper la parole et à essayer de le coincer sur sa responsabilité dans ce qui nous est décrit comme le « fiasco français ». Je ne comprends pas bien quel est leur intérêt dans ce spectacle pitoyable, ni la valeur informationnelle de cette séquence télévisuelle. J’ai personnellement le sentiment d’avoir perdu 15 minutes de ma vie… 😞

Ceci nous prouve à nouveau qu’il y a un gigantesque déficit pédagogique sur l’intelligence artificielle, et surtout de fortes réticences psycho-culturelles face à l’IA, une notion manifestement incomprise. Ce qui me motive à poursuivre mon travail d’évangélisation, notamment à travers les feuillets pédagogiques que j’édite et que vous pouvez télécharger librement (Le B-A-BA de l’IA et Le B-A-BA du prompt), ainsi qu’avec les articles publiés sur ce blog.
Cette semaine, Paris est donc au centre de toutes les attentions pour celles et ceux qui s’intéressent à l’IA et les premières annonces commencent à tomber : Sommet sur l’IA : Emmanuel Macron annonce des investissements en France de « 109 milliards d’euros dans les prochaines années » et Mistral AI va ouvrir son premier data center en France. De très bonnes nouvelles, même si, vous vous en doutez, tout ce qui est annoncé lors de ce sommet concerne l’action des gouvernements et des institutions publiques, pas des acteurs du secteur privé.
La réalité est que le marché de l’IA, donc des usages et technologies numériques, donc de l’économie numérique, donc de la future Société 5.0, se joue à guichet fermé, sauf si nous en décidons autrement. D’où l’intérêt de ce sommet, car nous connaissons toutes les pièces du puzzle qui est en train d’être assemblé par les grandes sociétés technologiques (Google, Microsoft, Amazon, Meta et Apple dans une moindre mesure) pour faire main-basse sur le marché de l’IA générative. Un vaste plan d’ensemble contre lequel le marchéva avoir bien du mal à lutter…
Une manoeuvre en tenaille par les Big Techs
Ces deux dernières années, tout le monde s’enflamme pour des startups comme OpenAI, Anthropic ou DeepSeek qui sont censées « rebattre les cartes » et faire tomber les géants numériques, propageant le mythe de la startup disruptive. Je pense ne rien vous apprendre en écrivant que ce récit est non seulement erroné, mais également incroyablement naïf.
Pour bien réaliser l’emprise actuelle des grandes sociétés technologiques sur le domaine de l’IA générative, il suffit de voir ce schéma récapitulatif publié l’année dernière par l’Autorité de la concurrence anglaise lors de son enquête sur un potentiel abus de position dominante des GAFAM sur les modèles génératifs (FM = « Fundation Models« ) :

Selon cette optique, les quelques startups en vue ne présentent qu’un risque mineur pour les géants numériques. Ainsi, gardez bien en tête qu’une startup est une société qui privilégie la croissance à la rentabilité : l’objectif est de s’implanter le plus rapidement possible sur un marché à fort potentiel et de se faire racheter. Ce modèle appliqué au marché de l’AI générative présente un double problème : la croissance des startups de l’IA est bridée par les acteurs traditionnels qui sont également très agressifs sur le recrutement et les prix, et par des frais de R&D et de fonctionnement qui sont sans commune mesure avec ce que nous avons connu pour d’autres usages numériques. OpenAI affiche ainsi fièrement ses 15,5 M d’utilisateurs payants, mais oublie de préciser qu’ils ont perdu plus de 8 MM$ l’année dernière, avec un déficit cumulé qui doit avoisiner les 20 MM$ (ChatGPT Subscribers Nearly Tripled to 15.5 Million in 2024).
De ce fait, les startups de l’IA générative sont en réalité extrêmement fragiles, car entièrement dépendantes du bon vouloir des investisseurs d’injecter toujours plus d’argent et de tolérer des dettes abyssales qui se chiffrent en dizaines de milliards de $. Tout ça pour quoi ? Pour que leur aura médiatique soit balayée en quelques jours au profit de nouveaux entrants, comme nous l’a démontré l’emballement généralisé pour DeepSeek le mois dernier (Vers un marché plus responsable de l’IA générative).
Et pendant ce temps-là, les Big Techs opèrent sur leurs fonds propres : Google, Microsoft, Amazon et Meta continuent de perfectionner leurs modèles tout en renforçant leurs infrastructures techniques avec des budgets pharaoniques (Big Tech lines up over $300bn in AI spending for 2025).

Le fait que les grandes sociétés technologiques aient un monopole de fait sur les infrastructures techniques nécessaires pour entrainer et faire tourner les modèles génératifs leur permet de proposer des prix très agressifs pour les nouveaux modèles : Gemini 2.0 Flash Thinking: Google’s smallest model takes lead in Chatbot Arena. L’objectif étant de couper l’herbe sous les pieds des nouveaux entrants.

Certes, il y a bien ce mega-projet annoncé par Trump le lendemain de son investiture, mais nous savons tous qu’il s’agit d’un coup de bluff, car aucun des membres de consortium Stargate ne dispose ne serait-ce que d’1/10ème du budget annoncé (Stargate : des contours très flous pour le projet à 500 milliards de dollars d’OpenAI).
Un autre argument en faveur des big techs est qu’elles bénéficient d’un avantage considérable : une clientèle captive auprès de laquelle ils peuvent imposer leur assistant numérique pour assécher le marché et asphyxier la concurrence (Les scénarios d’adoption de l’IA générative pour 2025 et après).

Mais ce n’est pas tout, car les grandes sociétés technologiques disposent également d’équipes de R&D qui sont très actives sur le vaste domaine de l’IA et qui continuent à faire des percées scientifiques : AlphaGeometry2: Deepmind AI outperforms math Olympians at geometry tasks et Microsoft’s new rStar-Math technique upgrades small models to outperform OpenAI’s o1-preview at math problems.
Bref, contrairement à ce que peuvent raconter les grands médias, les géants numériques ont su réagir rapidement et mettre en place une manoeuvre en tenaille parfaitement exécutée qu’aucun autre acteur privé n’est capable de contrer. À moins que…
Elon Musk parie sur ses alliés politiques
Comme expliqué plus haut, je ne vois pas quelle société privée pourrait concrètement assumer une concurrence frontale avec des géants numériques qui disposent de moyens humains, techniques et financiers considérables. Il existe cependant un levier compétitif, ou plutôt anti-compétitif, qui pourrait être activé : le levier politique.
Pratiquement personne n’en parle, mais voilà 2 ans qu’Elon Musk a lancé sa société dédiée à l’IA générative : xAI. Cette société ne fait pas beaucoup parler d’elle, mais elle dispose de très gros moyens techniques et financiers, notamment grâce aux activités annexes d’Elon Musk (Tesla, SpaceX…).

Croyez-le ou non, mais xAI édite un modèle génératif qui se place dans le Top10 des modèles avec un rapport puissance / vitesse / coût tout à fait intéressant : Grok-2 (dont les caractéristiques peuvent être comparées sur le site Artificial Analysis).

Très clairement, ce modèle ne bénéficie pas de la couverture médiatique qu’il mérite, car il offre un compromis tout à fait intéressant. De plus, la prochaine évolution du modèle devrait offrir un gain de performances spectaculaire : Grok 3 seemingly went live for some users.
L’autre atout de xAI, à travers Elon Musk, est de pouvoir imposer son offre auprès d’une clientèle captive : les 500M d’utilisateurs de Twitter (X).

Tout ce qu’il manquait à xAI pour sortir du lot et s’inviter dans le peloton de tête est un petit coup de pouce. Ce dernier viendra probablement de Donald Trump qui est très clairement redevable d’Elon Musk pour son soutien lors de la campagne présidentielle. Je sais bien que l’IA est un domaine extrêmement pointu, mais quand l’homme le plus riche du monde s’allie avec l’homme le plus puisant du monde, il y a des chances pour que son projet parvienne à trouver une place sur le marché, notamment grâce à une régulation plus favorable ou à l’attribution de marchés publics.

Ces réflexions sur le rôle joué par la politique dans les nouvelles technologies nous ramène immanquablement au Sommet pour l’Action sur l’IA.
La France participe à la course à l’IA à son échelle
Tout le gratin de la politique et des nouvelles technologies s’est donc donné RDV à Paris cette semaine pour le Sommet pour l’Action sur l’IA. L’occasion rêvée pour les journalistes de dénoncer le retard de la France en matière d’intelligence artificielle par rapport aux États-Unis (un pays 5 fois plus peuplé et avec un PIB plus de 9 fois supérieur). Il faut bien également mentionner la Chine qui est aussi dans la course avec une population 20 fois plus importante et avec un PIB plus de 6 fois supérieur.
Je m’insurge contre le French bashing, car nous disposons en France de talents uniques et d’un esprit entrepreneurial qui n’a pas d’égal dans le reste des pays développés : ni l’Allemagne, ni le Japon, ni le Royaume-Uni, ni l’Inde ne sont capables d’afficher autant de startups et de succès que la France en matière d’IA.
Pour en savoir plus sur la vision du Gouvernement ainsi que la stratégie industrielle qu’il essaye de mettre en place, je vous recommande la lecture du rapport publié l’année dernière : 25 recommandations pour l’IA en France. Et pour bien comprendre l’écosystème français de l’IA, je vous recommande la nouvelle édition du French AI Report. On découvre notamment dans ce rapport de belles cartographies, notamment sur les startups spécialisées dans les modèles et les infrastructures :

De même que celles qui sont spécialisées dans un domaine (un métier) :

Ainsi que celles qui sont spécialisées dans un secteur d’activité :

Et pour les grincheux qui seraient tentés de dire que ces startups n’ont pas une envergure internationale, je vous incite à découvrir les dernières avancées de nos trois champions nationaux :

Signalons également un début de plan pour développer une infrastructure technique en France (Le gouvernement annonce que 35 sites sont « prêts à l’emploi » en France pour des data centers d’IA), ainsi qu’une nouvelle entité pour un développement maîtrisé de l’IA dans un cadre de confiance et de sécurité : La France se dote d’un Institut national pour l’évaluation et la sécurité de l’intelligence artificielle (INESIA).
Non, toutes ces initiatives et startups ne permettront pas à la France de combler son retard sur les États-Unis ou la Chine, mais elles permettent à notre petit pays d’exister sur la scène internationale et de revendiquer une place sur le podium.
Reste à voir comment tout ceci s’orchestre au niveau européen ainsi que le rôle que veut jouer l’Inde dans ce tableau.
Trois marchés pour trois approches (ou peut-être quatre) (ou cinq)
Je ne rentrerai certainement pas dans le débat de savoir comment et pourquoi la France accuse un retard par rapport aux États-Unis ou la Chine, car la raison est évidente : c’est tout simplement une question d’échelle, car que vous l’acceptiez ou non, la France est un petit pays. Ceci étant dit, la France n’est pas isolée, car elle appartient à l’Union Européenne, qui faut-il le rappeler est une authentique super-puissance (lire à ce sujet : L’Union européenne, troisième économie dans le monde et UE/Etats-Unis : forces et faiblesses de deux géants économiques).

Croyez-le ou non, mais le monde actuel n’est pas bipolaire (USA vs Chine), mais présente une configuration socio-politico-économique beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. S’il y a effectivement une domination de fait des grands acteurs américains sur les nouvelles technologies (les fameuses Big Techs), l’arsenal législatif mis en place ces dernières années par l’UE réduit non pas notre dépendance aux GAFAM, mais plutôt leur emprise sur le marché européen.
Pour faire simple, c’est un marché tri-polaire avec des spécificités et régulations qui empêchent toute domination. Pour bien comprendre les dynamiques entre ces trois blocs dans le domaine de l’IA, je vous propose la lecture de ce dossier rédigé par… une IA (une très belle mise en perspective) : Deep Research, comment l’intelligence artificielle bouleverse la recherche sur le web.

Je ne suis pas un spécialiste de la géopolitique pour prétendre détenir la vérité sur ce sujet, et de toute façon il y a beaucoup trop d’inconnues dans l’équation pour pouvoir dire si oui ou non il y a domination, de quel ordre, et pour combien de temps. Je pense ne pas me tromper en écrivant que les pouvoirs publics, les institutions et les entreprises oeuvrent pour qu’une forme d’équilibre émerge entre les trois blocs USA / Chine / UE.
Ce qui est certain, c’est que comme pour l’industrie ou l’agriculture, l’UE a fait le choix du développement durable pour l’intelligence artificielle, notamment avec OpenEuroLLM, une initiative européenne pour une IA transparente et souveraine.

Outre les sociétés françaises citées plus haut, qui sont les champions européens de l’IA ? Pour répondre à cette question, je vous incite à découvrir la EU AI Champions Initiative qui vient tout juste d’être annoncée, de même qu’une ribambelle d’autres projets et partenariats qui profitent du Sommet de l’IA à Paris pour capter une partie de l’attention médiatique.
Tout ceci est donc très intéressant, mais cette vision tri-polaire ne prend pas en compte d’autres pays de premier ordre comme le Japon, le Royaume-Unis ou l’Inde qui assure la co-présidence du Sommet pour l’IA. Un pays aux ressources immenses auquel on ne pense pas forcément dans le cadre de la course à la domination de l’IA, mais qui est très profondément ancré dans la culture informatique (vous noterez que les CEO de Microsoft, Google et Adobe sont originaires d’Inde).
Bref, nous sommes très loin d’un marché bi-polaire comme les grands médias le décrivent, et je suis bien incapable de prédire la façon dont ce marché va évoluer, surtout si les politiques s’en mêlent ! Tout ce que je sais, c’est que les grandes sociétés technologiques investissent littéralement des dizaines de milliards de dollars pour élever des barrières à l’entrée toujours plus hautes. Il y aura bien d’autres coups d’éclats (ex : DeepSeek qui vient de mettre la main sur le nom de domaine AI.com), mais les prises de position des vingts dernières années des GAFAM leur permettent de bénéficier aujourd’hui de leviers anti-concurrentiels (infrastructures techniques, audience captive…) contre lesquels les startups ou gouvernements vont avoir beaucoup de mal à lutter. Tout au plus peuvent-ils espérer capter l’attention des médias généralistes avec des annonces fracassantes, mais cela ne changera pas grand-chose à l’issue de cette bataille. J’espère sincèrement que l’UE et la France (Gouvernement, institutions, grandes entreprises, startups…) sauront trouver des solutions pour atténuer les effets de ce déséquilibre.