IA & emploi : confiance et engagement fragiles 


par Romain BENDAVID

Très peu de temps s’est écoulé entre l’irruption soudaine des intelligences artificielles génératives (IA) dans la vie professionnelle fin 2022, et l’ampleur des bouleversements technologiques, financiers et commerciaux qui s’en sont suivis en à peine trois ans. Qu’en est-il plus précisément de l’impact de l’IA, d’une part sur l’emploi, et d’autre part, sur le quotidien du travail ? Comment les acteurs concernés appréhendent-t-ils cette arrivée fulgurante ? Le constat le plus frappant réside peut-être dans le paradoxe entre rapidité des transformations en cours et la relative inertie des employeurs comme employés, qui engendre à son tour une confiance et un engagement fragiles. 

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Automatisation logique des métiers du back office

S’agissant de l’emploi, comme souvent lors des périodes de transformations technologiques, une redistribution des cartes est en cours entre les métiers et fonctions amenés à se développer, en surfant sur cette vague, et ceux au contraire susceptibles de devenir obsolètes voire de disparaître. A ce jour, la balance penche plutôt négativement. 

Les activités les plus menacées sont logiquement les plus automatisables, à l’instar des années ayant suivi l’adoption de l’organisation tayloriste dans les usines, au cours de la première moitié du XXème siècle. Les métiers transversaux du Back office font partie des plus exposés à ce processus d’automatisation. Cette terminologie de Back Office fait référence aux activités dont les liens directs avec les clients ou les usagers sont limités.  On y retrouve en grande partie les tâches consacrées à la bureautique (saisie et traitement de données, supports informatiques…) ainsi qu’à la gestion administrative (comptabilité, paie…). En parallèle, les emplois juniors peu qualifiés sont particulièrement dans le viseur, car eux aussi facilement remplaçables par l’IA.

Des licenciements influencés par l’IA ?

Si, à ce jour, peu ou pas de plans de licenciement en France ont été causés par l’IA, 46 % des dirigeants déclarent avoir licencié des salariés en raison de son développement. Toutefois, son impact est plus ou moins direct et les situations sont très diverses : stratégie marketing, transformation en cours des métiers… Il est donc encore difficile de mesurer précisément l’influence propre de l’IA dans ces décisions. 

Les métiers d’expertises à l’abri

En miroir, les professions requérant une solide expertise scientifique et informatique, celles s’appuyant sur des relations humaines soutenues (santé, enseignement…), ainsi que les fonctions avec un haut niveau de responsabilités, sont nettement moins concernées. Or, ces métiers de niche sont loin de faire numériquement le poids, en comparaison avec ceux mentionnés précédemment. Ils exigent en effet des qualifications pointues qui ne sont pas à la portée de tout le monde. Dès lors, le fameux concept de « destruction créatrice » développé par Joseph Schumpeter au milieu du XXe siècle n’est, à ce stade, pas encore pertinent. Celui-ci repose sur un équilibre entre la disparition d’emplois incapables de s’adapter à une grande évolution technologique et l’émergence de nouveaux emplois résultant de la croissance issue de cette même innovation. 

Comment réagissent les acteurs concernés face à cette nouvelle donne ?

Selon une enquête publiée par Talan en 2025, si 60 % des actifs, dont 66 % des cadres, sont convaincus que l’IA Générative va transformer en profondeur les métiers, l’horizon dans lequel ils se projettent semble encore lointain tant ils font par ailleurs preuve d’inertie dans leurs pratiques. Seuls 9 % des salariés amenés à recourir à l’IA dans leur travail affirment en effet que leur entreprise a déjà commencé à implémenter les IA génératives sur leur ordinateur, et 15 % qu’elle en a l’intention. Des scores très stables depuis 2023.

Autre enseignement, malgré une dynamique de progression réelle, seule une minorité de Français majeurs utilisent l’IA (39 %), une proportion également minoritaire (45 %) parmi les personnes actives. Auprès de ces dernières, cette utilisation est en grande partie personnelle, à peine 18 % d’entre elles y ayant recours dans un cadre professionnel. Même chez les cadres, dont la propension à recourir aux outils numériques est censée être plus importante, 25 % seulement font appel à l’IA dans leur travail. Plus précisément, les actifs évoluant dans le secteur industriel y ont une peu plus recours que la moyenne, tandis que le taux d’utilisation est homogène quelle que soit la taille d’entreprise. 

Côté formation

En matière de formation, levier indispensable pour renforcer la confiance dans une nouvelle technologie, les résultats ne sont guère plus encourageants. Alors que selon les personnes ayant recours aux IA génératives dans le cadre professionnel, 52 % de leurs employeurs les encouragent à les utiliser, seuls 15 % des employés affirment dans le même temps être effectivement formés. Dans ce prolongement, 32 % des actifs, dont 43 % des cadres, estiment détenir les connaissances suffisantes. 

Ce décalage entre la rapide prise de conscience de cet enjeu et le peu d’empressement à en tirer les conséquences laisse penser que les représentations de l’IA se fondent davantage sur des conjectures que sur un retour d’expérience issue d’une pratique concrète. Ce constat explique probablement pourquoi les niveaux de confiance et d’engagement envers l’IA disposent encore d’une forte marge de progression. 73 % des actifs expriment en effet des craintes vis-à-vis de l’émergence des IA génératives, un résultat assez homogène selon les différentes catégories de population. Par ailleurs, une minorité d’actifs (41 %) se disent prêts à recommander les IA génératives à un proche, un score qui grimpe péniblement à 51 % chez les cadres. 

L’IA enrayera-t-elle la dictature de l’urgence ?

Enfin, sur un plan qualitatif, le formidable gain de temps permis par l’IA sera-t-il susceptible de freiner la « dictature de l’urgence » tant mise en avant par les salariés, ou sera-t-il plutôt source d’altération du sens au travail en raison de la dépendance qu’elle risque d’entraîner ? 

En définitive, l’intégration sereine de l’IA dans les différents secteurs professionnels et son impact sur la performance des entreprises dépend étroitement des politiques d’éducation en amont de la vie active et, plus tard, des investissements des entreprises, en formation et en accompagnement des collaborateurs. Avec en toile de fond la question philosophique souvent réactualisée au sujet du rapport à la technique, est-ce la machine qui sera au service de l’humain, ou au contraire l’inverse ?  

Romain BENDAVID, expert Associé à la Fondation Jean-Jaurès



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