Mes 10 prédictions pour 2024 – FredCavazza.net


Voilà presque 20 ans que je publie mes prédictions pour les usages numériques, et rarement je n’avais ressenti une telle excitation pour un sujet en particulier. L’intelligence artificielle va donc éclipser les autres sujets et monopoliser toute l’attention. Ceci étant dit, le potentiel et les enjeux des modèles génératifs justifient une telle sur-exposition, même de la part du Pape Francis !

Comme tous les ans depuis 19 ans, je vous propose une série de prédictions pour l’année prochaine. Vous pouvez consulter la précédente série ici : 10 prédictions pour 2023 (ainsi que la rétrospective ici : Bilan de mes prédictions 2023).

L’IA générative était déjà présente dans ma précédente série de prédictions, mais au vu de l’engouement médiatique pour le sujet, des montants investis et des nombreuses innovations, vous ne serez pas surpris de constater que l’essentiel de mes nouvelles prédictions tourne autour des modèles génératifs, même si je suis le premier à dire que ChatGPT est l’arbre qui cache la forêt : Deloitte Chief futurist warns against letting AI blind you to other priorities.

Surexposition médiatique ou pas, l’intelligence artificielle est un sujet qui divise. Elle fascine autant qu’elle inquiète, personne ne peut y rester indifférent, même pas le Pape qui s’exprime à ce sujet : Artificial Intelligence and Peace.

Il va de soi que je ne suis pas le seul à formuler des prédictions, mais si vous voulez d’autres sources pertinentes, je peux vous recommander celles de Andreessen Horowitz (Big leads in tech four 2024) ou de Platformer (14 predictions about 2024).

Rentrons maintenant directement dans le vif du sujet avec la première prédiction qui me préoccupe au plus haut point.

Les deep fakes s’invitent dans les élections

10 ans après l’affaire Cambridge Analytica, le grand public ne semble pas avoir retenu la leçon, car la désinformation est toujours monnaie courante : Les multiples visages de la désinformation à l’ère 2.0 et As Hamas propaganda spreads, a warning: ‘We made a big mistake not to ban TikTok’.

Maintenant que nous avons à disposition des outils simples et très puissants pour générer ou modifier des contenus, j’anticipe une déferlante de fausses informations ou de vérités alternatives, d’autant plus que 2024 va être une année critique dans de nombreux pays (2024 is the biggest election year in history). Les journalistes et médias traditionnels auront beau se mobiliser pour lutter contre la désinformation et les contenus de propagande synthétiques, de nombreux électeurs s’informent maintenant via des canaux alternatifs comme Telegram (Hamas turns to social media to get its message out and to spread fear). Ceci complique considérablement le travail de fact checking et surtout enferme encore plus les utilisateurs dans des bulles informationnelles qui renforcent leur biais de confirmation.

=> 2024 va être l’année de tous les dangers pour les plateformes numériques qui sont la première source d’information pour de nombreux citoyens (Info et réseaux sociaux: chez les jeunes, les journalistes en perte d’influence) et qui sont soumises au Digital Service Act (avec obligation de modération). L’an prochain sera vraisemblablement l’épreuve de vérité pour Meta qui devra intensifier la modération sur ses plateformes sociales, et notamment WhatsApp avec ses nouveaux canaux (How 13 news publishers are using WhatsApp Channels) ou Threads qui vient d’être relancer en Europe (Threads launches for nearly half a billion more users in Europe).

Le retour en force du Owned Media

Avec la montée en puissance des médias sociaux, les annonceurs ont pris l’habitude de fournir des tonnes de contenus aux grandes plateformes numériques pour pouvoir toucher les clients là où ils passent le plus de temps, généralement les médias sociaux. Une tactique qui a plutôt bien fonctionné jusqu’à ce que les éditeurs de navigateurs décident de bloquer les cookies tiers et que les éditeurs de systèmes d’exploitation mobiles décident de restreindre l’accès aux identifiants publicitaires (Enjeux et solutions face au blocage des identifiants publicitaires).

Face à ces mesures coercitives, il est de l’intérêt des annonceurs de rééquilibrer leurs investissements en réduisant la production de contenus spécifiques au shared media (publier chez les autres) au profit du owned media (publier chez soi). En capitalisant sur leurs propres actifs numériques, les annonceurs pourront à nouveau interagir directement avec leurs prospects / clients et capter des données devenues très précieuses (les fameuses first party data : L’Alliance Digitale publie son Guide de la Nouvelle Publicité Digitale).

Pour y parvenir, les annonceurs devront repenser leurs actifs numériques (sites web, applications mobiles, newsletters…) pour s’adapter à une nouvelle catégorie de “lecteurs” qui ne s’intéressent plus qu’aux contenus visuels (la génération TikTok). Une manoeuvre déjà expérimentée il y a quelques années par Virgin qui proposait des équivalents de stories sur sa page d’accueil.

=> Attendez-vous à un rééquilibrage de la production / diffusion de contenus qui impliquera nécessairement une réorganisation chez les annonceurs pour pouvoir développer leurs capacités internes de création de contenus et services de marque.

La montée en puissance des meta-chatbots

J’ai déjà eu l’occasion de vous expliquer que l’adoption des IA génératives sera potentiellement bridée à cause des interfaces trop arides proposées par les éditeurs (ex : ChatGPT ne propose qu’un champ de saisie des prompts). Il y a fort à parier que les utilisateurs lambda (les non-informaticiens) soient déstabilisés par ces interfaces 100% textuelles et leur préfèrent des interfaces hybrides comme celle de Copilot ou de Perplexity avec sa sur-couche graphique permettant d’interagir avec différents modèles et proposant un peu plus d’options.

=> Attendez-vous à de belles réflexions et de nombreuses expérimentations pour trouver la bonne expérience utilisateur des interfaces de chatbots et IA génératives (AI Models in Software UI). Surtout chez Google qui propose désormais plusieurs offres (Bard, Duet, Pixie, GSE…).

L’arrivée à maturité des Prompt Management Systems

Voilà un an que ChatGPT est disponible. En un an le service s’est considérablement étoffé et les utilisateurs avancés ne vont bientôt plus se contenter de l’historique affiché en barre latérale pour gérer et améliorer leurs prompts : Building a Reusable Prompt Management System for Large Language Models.

=> Attendez-vous à la montée en puissance de systèmes plus sophistiqués pour créer et enrichir sa bibliothèque de prompts et bénéficier de suggestions (ex : PromptPerfect, Prompt Storm…). Il existe déjà un certain nombre de services comme PromptPlus, PromptBetter, PrompTeams, Vidura… mais nous pouvons même spéculer sur l’émergence de version “Entrepise” de ces services, ceux qui proposeront des fonctions collaboratives autour des prompts (l’équivalent des gestionnaires de liens).

Après les app stores, les agents stores

À une époque pas si lointaine, les éditeurs d’applications mobiles ambitionnaient de répondre à l’ensemble de nos besoins (le slogan d’Apple pour promouvoir son app store était “One app at the time“). Dans la mesure où nous avons dépassé depuis longtemps le point de saturation des applications mobiles, le marché est en train de se déplacer vers les chatbots et les agents intelligents qui sont censés répondre à des besoins très spécifiques. Les places de marchés d’agents intelligents (“agent stores”) ont toutes les chances de prendre la place des places de marché d’applications pour nous aider à identifier et activer les agents qui vont nous accompagner dans notre quotidien et répondre à tous nos besoins (OpenAI is letting anyone create their own version of ChatGPT et Quora’s Poe introduces an AI chatbot creator economy).

=> Attendez-vous à une montée en puissance des places de marché d’agents (GPT store…) qui devront néanmoins faire de gros efforts pour séduire et convaincre les utilisateurs occasionnels. Idem pour les fournisseurs de contenus et services qui devront très rapidement décliner leur offre sous forme d’agents (un pour chaque plateforme d’IA générative).

Pas de super apps pour les occidentaux, mais des super assistants numériques

Comme nous venons de le voir, nous avons dépassé le point de saturation des applications mobiles depuis longtemps. Pendant quelques années, les éditeurs ont entretenu l’espoir qu’il était possible de répliquer le modèle des super apps asiatique sur les marchés occidentaux (Super apps are taking over Asia, the U.S. could be next). Mais les choses se sont révélées plus compliquées que prévu, malgré les efforts de PayPal ou de Uber (Uber Mideast Unit Sells Stake in Super App to Largest UAE Telco).

Mais la partie n’est pas perdue, car avec le retour en force des assistants numériques “natifs” (Alexa, Siri…), la promesse d’un point d’accès unique pour l’ensemble des contenus et services est relancée (façon iMode au début des années 2000). Le problème est que ces assistants numériques de nouvelle génération (boostés aux modèles génératifs) ne vont pas nécessairement aider les utilisateurs à accéder aux contenus et services, mais plutôt directement fournir les bonnes réponses et compléter les tâches (Les IA génératives et assistants numériques vont-ils tuer Google ?).

=> Attendez-vous à un gros travail de séduction des éditeurs d’assistants numériques (Google, Apple, Amazon, Microsoft…) auprès des fournisseurs de contenus et services pour proposer la plus large couverture fonctionnelle possible. La grande inconnue pour 2024 sera d’évaluer la pertinence de Grok, le chatbot de Twitter/X et surtout d’anticiper les ambitions d’Elon Musk en la matière (Elon Musk’s ‘everything app’ plan for X, in his own words).

La résurrection des services vocaux

Dans la continuité de la prédiction précédente, souvenez-vous qu’à une époque pas si lointaine, de nombreuses marques proposaient un service vocal pour Alexa ou l’Assistant Google ainsi que des chatbots à travers les applications de messagerie (Chatbots et assistants personnels façonnent le web de demain). Avec le retour en force des chatbots, les marques vont pouvoir ressortir leurs services vocaux et les transformer en agents conversationnels (Les places de marché de chatbots annoncent le retour des assistants d’achat).

=> Attendez-vous à une déferlante d’agents commerciaux synthétiques directement hérités des services accessibles à travers les assistants vocaux (les skills pour Alexa et les Actions pour l’assistant Google). Une façon pour les marques d’être présente sur ces assistants numériques (visibilité) et d’y distribuer leurs contenus (conseils), services ou offres (APIs).

La revanche de Clippy

Microsoft et Google ont été extrêmement prompts à intégrer un chatbot à leurs offres professionnelles (respectivement Copilot et Duet disponibles dans Office 365 et Google Workspace). Personne ne peut nier qu’ils font le job (Early LLM-based Tools for Enterprise Information Workers Likely Provide Meaningful Boosts to Productivity), mais que nous ne sommes pas réellement en présence d’assistants numériques proactifs. Cependant, l’intensité concurrentielle est récemment montée d’un cran avec la sortir de nouvelles offres chez SalesForce et Amazon qui proposent des assistants numériques capables de faciliter l’accès aux informations, aux données et à la connaissance (Salesforce strengthens AI play with enhanced Einstein Copilot et Amazon’s Q AI assistant lets users ask questions about their company’s data). L’assistant d’Amazon est même capable de vous accompagner dans la création de votre propre application :

=> Attendez-vous à une compétition intense entre les éditeurs de solutions professionnelles pour verrouiller le marché des entreprises. Je ne suis pas devin, mais quand même l’impression que Microsoft bénéficie d’une longueur d’avance avec Outlook et SharePoint qui ne demandent qu’à recevoir l’aide d’un assistant numérique pour mieux gérer les emails et fichiers.

De la génération à la structuration de contenus

Poursuivons notre réflexion sur l’évolution des outils professionnels avec la délicate question de l’infobésité. Pour le moment, c’est principalement la fonction de génération de contenus qui est mise en avant par les éditeurs de modèles génératifs. Si les premiers retours d’expérience montrent que les IA génératives sont particulièrement utiles pour éviter le syndrome de la page blanche (“the cold start problem” comme disent les américains), elles se révèlent également particulièrement bavardes, ce qui n’aide pas réellement, mais au contraire accentue le problème (Intelligence artificielle : Nous n’avons pas besoin de plus de contenus, mais de meilleures analyses).

Il serait plus intéressant pour un assistant de proposer des modèles de documents génériques pré-remplis pour les documents (ex : comptes-rendus de réunion, plans projet…), les messages (ex : ordres du jour, récap hebdo…) ou les sessions de travail (ex : brainstorm, design thinking…).

=> Attendez-vous à la création de bibliothèques de gabarits officiels permettant d’harmoniser la présentation mais également les méthodes de travail. Peut-être serait-ce là un bon moyen d’accélérer l’adoption de pratiques agiles…

Après les app stores internes, les agents stores internes

Avec l’avènement des smartphones, les grosses entreprises s’étaient dotées de places de marché d’applications mobiles internes espérant fluidifier l’échange d’informations et améliorer la productivité des collaborateurs. L’idée était bonne, mais ces initiatives n’ont fait qu’augmenter la dispersion des données et la fragmentation des séquences de travail. L’arrivée des assistants numériques professionnels et le déploiement d’environnements de travail unifiés (les digital workplaces), l’occasion de redonner la main aux collaborateurs pour qu’ils puissent créer et partager leurs propres outils métiers.

C’était déjà le cas avec de solutions comme Power Automate ou Power Apps de Microsoft, mais là l’idée est de remplacer les applications no-code par des agents conversationnels : Microsoft Copilot Studio lets anyone build custom AI copilots.

Comme toujours, la promesse est belle, espérons simplement que les utilisateurs ne soient pas top impressionner par le processus de création (les assistants sont là pour aider) et qu’ils puissent accéder aux bonnes sources de données (les assistants sont aussi là pour aider).

=> Avec des conditions de marché extrêmes (permacrise, inflation, concurrence exacerbée…), il n’y a pas meilleur timing pour relancer l’idée d’un système d’information à la carte, mais ce coup-ci avec de l’aide des assistants numériques et agents conversationnels.

Bonus : Enfin des considérations environnementales pour l’IA générative

Cela fait un tout petit peu plus d’un an que chatGPT é été présenté au grand public. Une véritable période d’euphorie pendant laquelle des promesses de plus en plus fortes ont été formulées à tel point que l’on a l’impression que ChatGPT est comme une recette miracle capable de résoudre tous les problèmes (ex : l’IA vous nous aider à trouver de nouveaux médicaments, l’IA va réduire les inégalités, l’IA vous nous aider à trouver des solutions pour mettre fin à la guerre…). La seule promesse qui n’a pas été faite pour l’IA générative est celle de faire baisser la consommation d’énergie, et de ce côté-là, l’addition est plutôt salée : Making an image with generative AI uses as much energy as charging your phone.

Générer une image consommerait-il autant qu’une recharge de smartphone ? Pas réellement, car en y regardant de plus près, les chercheurs ayant publié cette étude se sont basés sur la consommation en énergie de puces Nvidia qui sont généralement utilisées pendant la phase d’entrainement des modèles et non pour leur exploitation (les data centers utilisent plutôt des puces spécifiquement optimisées pour les inférences comme celles de chez Ampere). De plus, outre les solutions matérielles, il existe de nombreuses solutions logicielles pour réduire la consommation : utiliser des modèles plus petits (ex : Mistral 7B, Gemini Nano de Google ou Phi-2 proposé par Microsoft) ou réduire l’utilisation d mémoire pour les inférences (What are Quantized LLMs?).

=> Attendez-vous à des débats enflammés sur la consommation énergétique des gros modèles de langage et à l’émergence de modèles alternatifs “propres” : Tree-planting search engine Ecosia launches ‘green’ AI chatbot.

Ceci conclue mes prédictions pour 2024. Je vous donne rendez-vous en fin d’année prochaine pour tirer le bilan de ces prédictions.



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