Avec le Vision Pro, Apple espère percer sur le créneau très disputé de la réalité virtuelle / mixte avec une approche centrée sur les médias immersifs. Un positionnement surprenant, mais néanmoins pertinent si l’on prend en compte le partenariat noué avec Disney et les aspirations des millenials, les principales cibles de l’informatique spatiale. Certes, le contexte économique n’est pas favorable, mais Apple nous a démontré qu’ils avaient la patience et les moyens d’imposer leurs nouvelles offres au marché. Le Vision Pro est-il d’hors-et-déjà une réussite ? Peut-être…

6 mois après son annonce officielle, les pré-commandes pour le masque de réalité mixte d’Apple ont débuté ce WE. L’occasion pour tous de découvrir les détails techniques du masque (Apple Shares Vision Pro Specs: Up to 1TB Storage, M2 Chip With 8-Core CPU, 16GB RAM, and More), ainsi que le prix des accessoires (Apple Vision Pro accessories: $200 Travel Case, $200 Battery, $200 Light Seal, and more).

Si vous suivez régulièrement ce blog, alors vous savez déjà que j’ai un avis très mitigé sur ce produit : La réalité mixte bientôt accessible au grand public, mais pas grâce à Apple et À quel besoin répond l’informatique spatiale ? Mes réserves ne sont visiblement pas partagées par tous, car ce sont entre 160 et 180.000 unités qui ont été commandés ce WE : Apple might have sold up to 180,000 Vision Pro headsets over pre-order weekend.
Il y a bien évidemment dans ces commandes un certain nombre de passionnés / collectionneurs / spéculateurs / journalistes / développeurs, mais ça reste tout de même un très beau lancement. À tel point que j’en viens à me demander si je ne suis pas passé à côté de quelque chose malgré le fait que je surveille les technologies et usages de la réalité augmentée / virtuelle depuis 15 ans…
Toujours est-il que j’en profite pour faire une nouvelle analyse du Vision Pro avec le postulat de départ suivant : Et si Apple avait raison à propos de l’informatique spatiale ? Et si nous étions à la veille de la révolution des médias immersifs ?
Une première version minimaliste du Vision Pro, comme l’iPhone 1
Les masques commandés ce WE ne seront livrés que le mois prochain, mais les premiers tests réalisés par une sélection très restreinte de journalistes sont déjà sortis. Il en ressort que ce masque délivre exactement ce qui a été présenté il y a 6 mois, ni plus, ni moins : Apple Vision Pro hands-on, redux: Immersive Video, Disney+ app, floating keyboard and a little screaming.

Ces tests me confortent dans l’analyse que j’avais pu faire à l’époque (“un produit haut de gamme, mais paradoxalement très limité dans les expériences immersives qu’il propose“), mais ne prend en compte qu’une partie de l’équation : le potentiel du vision Pro ne réside pas dans le masque en lui-même, mais dans sa cible.
Débourser près de 4.000 € dans un masque de réalité mixte pour regarder des films et séries peut effectivement sembler complètement superflu à un adulte qui a déjà une grande TV à écran plat chez lui, mais pour un millenial habitué à regarder des contenus sur une tablette ou un smartphone, c’est la révolution ! Ils n’achètent pas forcément un double écran à ce mettre devant les yeux, mais une expérience hors-norme et un très fort potentiel d’évolution : Apple Vision Pro Hands-On: Connectedness, Solitude & The Future.

Essayons maintenant de voir au-delà du prix de vente et d’analyser la valeur d’usage à terme, c’est-à-dire quand le matériel et les logiciels auront connu plusieurs évolutions. Vous noterez que cet exercice s’apparente à évaluer le potentiel de l’iPhone 1 lors de sa sortie par rapport à ce qu’il allait devenir par la suite après plusieurs itérations, donc l’équivalent de l’iPhone 4.
Une nouvelle ère pour les films, séries et retransmissions sportives
Pour bien comprendre la proposition de valeur du Vision Pro (centrée sur une expérience de visionnage immersif de films, séries et cie), il faut dans un premier constater l’évolution de l’offre : Nous avons connu ces 10 dernières années une forte banalisation des contenus audiovisuels puisque nous sommes passés des disques Blu-ray 4K Ultra HD achetés à l’unité aux services de streaming proposant une infinité de films et séries à regarder partout sur son smartphone ou sa tablette. La proposition de valeur ne réside plus ainsi dans la qualité de l’image, mais dans la praticité et l’exhaustivité.
En troquant de la qualité pour de la quantité, des distributeurs comme Netflix ou Amazon ont fait un pari audacieux : séduire le plus grand nombre de personnes avec des contenus audiovisuels “good enough“. Je ne suis pas en train de remettre en cause la qualité des productions de Netflix, simplement de décrire la façon dont ils se sont imposés sur le marché.

Je pense ne pas me tromper en écrivant que nous sommes allés au bout de ce que l’on peut faire avec des écrans 2D dans la mesure où les écrans 8K vont coûter très cher et ne proposerons pas une meilleure résolution perçue par l’oeil par rapport aux écrans 4K, ou alors il faudra vraiment avoir une vision parfaite, ce qui n’est pas le cas de ceux qui ont travaillé dur pendant plusieurs décennies pour pouvoir se payer une TV 8K !
Selon ce constat, la réalité virtuelle / mixte ouvre de nouvelles possibilités, notamment une immersion sans précédent, une expérience différenciante par rapport à celle proposée par les écrans individuels (smartphones ou tablettes). Certains pourraient arguer que l’immersion renforce le sentiment de solitude, mais pas nécessairement pour tout le monde : le succès des casques audio et oreillettes à réduction de bruit nous prouve que les consommateurs veulent préserver leur bulle d’intimité.
Si vous combinez cette baisse de la qualité d’image et de visionnage avec un phénomène d’essoufflement dans les productions des grands services de streaming qui se content d’appliquer toujours la même recette jusqu’à épuisement (Why Does Everything On Netflix Look Like That? et Peak TV: Number of U.S. Scripted Shows Fell 24% in 2023), vous obtenez l’avenir des médias façonné par Apple : séries, films et retransmissions sportives dans une approche immersive ultra-qualitative.

La promesse est très belle, mais compliquée à délivrer. Le problème n’est pas tant technique que commercial, car cette proposition de valeur renouvelée (centrée sur la qualité de l’expérience et non la praticité ou le volume) est assurément une menace pour les éditeurs et distributeurs de contenus 2D “traditionnels” qui d’ailleurs ne montrent aucun intérêt pour le Vision Pro : Netflix’s app won’t work on the Vision Pro et YouTube and Spotify Won’t Launch Apple Vision Pro Apps, Joining Netflix.
Comme le dit le proverbe : “Chat échaudé craint l’eau froide”. Comprenez par là que les distributeurs comme Netflix se méfient grandement d’Apple (euphémisme) tant la partie de bras de fer de ces dernières années pour diminuer la commission a été dure. Et les changements récents ne vont pas dans le sens d’un apaisement, car ils s’apparentent à un énorme bras d’honneur adressé aux éditeurs et aux régulateurs : Apple revises US App Store rules to let developers link to outside payment methods, but it will still charge a commission. En synthèse : quoi que vous souhaitiez faire sur un terminal Apple (iPhone, iPad ou Vision Pro), il faut payer 30% de commission.
De ce fait, il n’est pas très surprenant de ne trouver qu’un nombre très limité d’applications spécifiquement conçues pour le Vision Pro à son lancement : Only 150+ apps have been designed specifically for Apple’s Vision Pro, so far. Du coup, ils vont pratiquer le recyclage d’applications pour iPad, elles-mêmes déjà recyclées à partir d’applications iPhone : Some Apple apps for Vision Pro will be ‘unmodified’ iPad apps to start.

Dans l’absolu, c’est toujours mieux que ce que proposait l’iPhone à son lancement, mais ça limite la proposition de valeur aux fans inconditionnels (et fortunés) de la marque. Soit, peu importe, car quand vous vous appelez Apple, il vous suffit d’un seul partenariat majeur pour démontrer le potentiel, et en l’occurrence il s’agit du premier groupe de médias et contenus au monde : Disney.
Ne vous y trompez pas : l’ambition d’Apple est bien de révolutionner les médias avec des formats de contenus inédits pour une expérience unique censée justifier le prix de vente exorbitant. C’est un pari très audacieux que seul le couple Apple / Disney est capable de réussir.
L’année 1 des médias immersifs ?
Dès la première présentation du Vision Pro, il semblait évident que ce partenariat avec Disney était la condition sine qua non de viabilité de l’approche d’Apple de la réalité mixte. Un partenariat emblématique qui positionne Disney+ comme l’offre média de référence et leur a permis d’embarquer également d’autres éditeurs de contenus comme Disney+, HBO Max, Discovery+, Amazon Prime Video, Paramount+ ou Peacock (Apple Announces Streaming Services and Sports Apps Available on Vision Pro at Launch).

Mais ce n’est que le début de l’histoire, car ils viennent d’annoncer officiellement la disponibilité de films en 3D capables de renforcer le sentiment d’immersion : Apple Vision Pro will launch with 3D movies from Disney Plus.
Et puisque l’on parle d’immersion, les partenariats avec les principales ligues (MLB, NBA, PGA Tour…) leur ouvrent un boulevard pour révolutionner la diffusion sportive : Disney is developing ways to watch sports with Apple’s Vision Pro that could give fans new control over the action.

Le Vision Pro offre non seulement un visionnage immersif des matchs grâce au multi-affichage en réalité mixte, mais également la possibilité de revoir les actions-clés d’un match dans une représentation 3D photo-réaliste :

Là nous parlons très clairement d’une offre unique qui pourrait séduire des millions de passionnés de sport et justifierait l’achat d’un masque et la souscription à une offre spécifique.
Reste le problème de la captation, mais c’est là toute l’ingéniosité du “modèle Apple” qui mise sur la complémentarité des équipements, puisqu’il est possible de créer des vidéos immersives compatibles avec le Vision Pro grâce à l’iPhone 15 (Enregistrer des vidéos spatiales pour l’Apple Vision Pro avec l’appareil photo de l’iPhone). Là encore, la proposition de valeur d’Apple est de vous permettre de capter des souvenirs avec un niveau de réalisme et d’immersion jamais atteint jusque là. Quoi que pas tout à fiat, puisque ça fiat 10 ans que les photos immersives sont disponibles sur Android, même si elles ne proposent pas le même réalisme : Les panoramas 360˚ avec Photo Sphere de Google.
Et là, nous ne parlons que des applications disponibles au lancement.
L’informatique spatiale au service du tourisme et du bien-être ?
Historiquement, ce sont les jeux vidéo qui ont toujours favorisés l’adoption de nouvelles technologies. Cependant, Apple a judicieusement fait le choix de ne pas explorer ce territoire, d’une part car les jeux sur écrans 2D offrent encore parfaite satisfaction (cf. le succès de la PS5, de la Switch ou de la Xbox Series X) et car il existe déjà une offre très solide de jeux en réalité virtuelle avec le Oculus Quest (Réalité mixte : Meta contre-attaque).
Il y a en revanche trois usages à forte valeur ajoutée pour le Vision Pro qu’Apple pourrait explorer :
- le tourisme et la culture, avec des visites guidées ou des documentaires payants sur des lieux d’intérêts ;
- la musique avec des concerts live ou en rediffusion au coeur de la foule ;
- la santé avec des applications immersives de relaxation / méditation.
Je ne cite que ces deux usages, mais il en existe beaucoup d’autres que l’on pourrait ranger dans une catégorie plus large de contenus numériques d’évasion et de bien-être. telle que démontrée dans cette vidéo promotionnelle à partir de la 8e minute :
À tout ceci, il faut également ajouter toutes les applications qui nécessitent une forte attention : éducation, formation, collaboration… qui participent ainsi à augmenter la valeur perçue de ce masque de réalité mixte.
Au final, le prix de vente de 4.000 € est-il justifié ? Je suis bien incapable de répondre, et en plus mon avis ne compte pas, car il semblerait bien qu’Apple est en passe de réussir son pari avec le lancement réussi du Vision Pro. Certes, nous sommes encore loin de l’objectif de 800.000 unités vendues au cours de l’année 2024, mais souvenez-vous qu’il existe dans l’histoire d’Apple des lancements de produits très laborieux (ex : Apple Watch, iPad…) qui ont fini par trouver un positionnement légitime après plusieurs itérations (la santé connectée pour l’Apple Watch et la bureautique hybride pour l’iPad).
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Il ne nous reste plus maintenant qu’à attendre les prochaines itérations de ce Vision Pro pour apprécier pleinement les médias immersifs, ou à lorgner du côté de la concurrence pour expérimenter d’autres usages de l’informatique spatiale :
Je vous propose de faire le point sur ce sujet dans 3 mois.