Si le smartphone est l’objet le plus iconique du 21e siècle, l’ordinateur est assurément celui de la fin du 20e siècle. Après de nombreuses tentatives plus ou moins infructueuses (ex : netbooks, touchbooks, cloudbooks…), la prochaine itération des PC passera visiblement par l’intégration d’assistants numériques capables d’exécuter des tâches simples en local (ex : rédiger, résumer, traduire…). Une nouvelle prouesse technique qui ne doit néanmoins pas nous faire dévier de notre lutte contre l’infobésité, mais qui pourrait potentiellement déclencher une réflexion plus profonde sur l’évolution du travail et le rôle de l’outil informatique.

En synthèse :
- Les ordinateurs que nous utilisons au quotidien sont le fruit de 40 ans d’améliorations incrémentales visant à améliorer les performances et l’autonomie tout en minimisant l’encombrement ;
- La création du label « AI PC » par Microsoft est l’occasion pour Microsoft de capitaliser sur son leadership en matière d’IA générative et de consolider sa gamme Surface ;
- Le principe d’assistant numérique embarqué n’est pas nouveau, mais les modèles génératifs de dernière génération ne pourront délivrer leur plein potentiel qu’avec une nouvelle génération de microprocesseurs ;
- L’évolution du matériel est une condition nécessaire, mais pas suffisante, car le futur du travail passe également par de nouveaux outils et méthodes de collaboration ;
- Le plus important n’est pas d’aider les utilisateurs à produire plus facilement des contenus, mais à mieux s’organiser et gérer les informations et données, un chantier qui nécessite de repenser l’outil informatique.
Saviez-vous que le premier ordinateur portable à être commercialisé était le Portal de la société française Micral ? Présenté au salon Sicob en septembre 1980, ce premier modèle était assurément une belle fierté tricolore pour une innovation qui allait changer la face du monde. Certes, les ventes du Portal n’ont été qu’anecdotiques, car le marché n’existait pas, mais les grands constructeurs se sont rapidement engouffrés dans la brèche pour proposer des produits plus aboutis comme la gamme T1000 de Toshiba dès 1985, puis IBM, Compaq, NEC… et finalement Apple en 1989 : History of laptops.

Depuis, les fabricants ont rivalisé d’ingéniosité pour concevoir des ordinateurs portables toujours plus fins, parfois en désossant la machine jusqu’à son strict minimum comme avec les EeePC de chez Asus en 2007 ou le premier MacBook Air.
À cette époque, Apple ne s’en doutait pas encore, mais nous allions rentrer dans l’ère de la mobilité avec la sortie de l’iPhone la même année.
Des PC aux tablettes hybrides en passant par les smartphones
Voilà donc 40 ans que l’ordinateur portable existe. Quatre décennies au cours desquelles il y a eu de nombreuses tentatives pour réinventer le concept d’ordinateur individuel en fonction des progrès technologiques, avec différents concepts que j’ai décrits au fil des années comme les netbooks, les touchbooks ou les cloudbooks. Ces itérations tournant autour des innovations de l’époque (écrans tactiles, réseau 3G, cloud computing…) étaient particulièrement convaincantes et m’avaient amené dès 2011 à anticiper le déclin des PC : La fin de l’ordinateur individuel est programmée.
Depuis, ce à quoi nous avons assisté n’est pas réellement un déclin, mais un report des usages sur les terminaux alternatifs (smartphones, tablettes…) et mécaniquement des achats de renouvellement. Le smartphone est aujourd’hui le terminal informatique de référence avec plus de 6 milliards d’unités en circulation, devant les ordinateurs traditionnels (2 milliards d’unités) et les tablettes (quelques centaines de millions encore en activité) : Desktop vs Mobile vs Tablet Market Share Worldwide.

L’hégémonie des smartphones n’éclipse en rien la volonté des fabricants de trouver de nouveaux relais de croissance, d’autant plus que nous arrivons à saturation. Nous constatons ainsi le succès des accessoires connectés (enceintes, montres, oreillettes…) qui finissent petit à petit par s’installer durablement dans notre quotidien et connaissent même un regain d’intérêt : Les IA génératives (re)lancent le segment des accessoires connectés.
Portés par le succès de ChatGPT, les modèles génératifs nous sont aujourd’hui présentés comme un ingrédient magique permettant de décupler les capacités d’une application ou d’un équipement, un peu comme les enzymes gloutons des publicités pour lessive dans les années 80. Et ça marche, même pour les smartphones : Les assistants numériques vont-ils remplacer les applications mobiles ?
À une époque pas si lointaine, la présence d’un processeur Intel garantissait la qualité ou la performance d’un PC (« Intel Inside« ), mais maintenant, ce sont les IA génératives qui sont censées stimuler les ventes. C’est donc un très beau retour en force pour l’IA et les assistants numériques, un retour sur le devant de la scène qui leur permet de bousculer un marché qui n’a pas connu d’évolution majeure depuis l’arrivée d’internet.
AI is the new OS
Dire que les PC portables n’ont pas évolué depuis leurs débuts il y a une quarantaine d’années serait un raccourci grossier. Néanmoins, personne ne peut nier le fait que le principe d’un ordinateur encastré dans un châssis avec un écran, un clavier et un pavé tactile est grosso modo le même depuis plusieurs décennies. Le seul fabricant à avoir réussi à modifier la formule est Microsoft avec la Surface qui proposait dès 2012 un format de PC hybride 2-en-1. Au fil dans ans, ils ont amélioré et décliné ce format pour pouvoir évincer la concurrence et se retrouver quasiment seul sur ce créneau.

À l’occasion de la dixième itération de la Surface, et pour renforcer son leadership sur l’IA, Microsoft vient de dévoiler un nouveau concept, celui des « Artificial Intelligence Personal Computers« : Microsoft’s first AI PCs are the Surface Pro 10 and Surface Laptop 6 for businesses.

À priori, pas de gros changements au niveau du format, voire aucun changement, mais une nouvelle orientation avec l’intégration logicielle et matérielle de l’assistant Copilot. Ainsi, l’assistant numérique de Microsoft est directement intégré au système d’exploitation et bénéficie même d’une touche dédiée sur le clavier (à la place de la touche « Windows »).
Cette intégration de Copilot dans la nouvelle gamme Surface est donc plus poussée que les autres assistants numériques disponibles via un site web ou intégrés à un logiciel comme c’est le cas chez Adobe avec les dernières mises à jour (Adobe Acrobat Gets Generative AI).
Outre le renouvellement de la gamme Surface, c’est réellement une nouvelle catégorie de PC que Microsoft vient de créer avec des caractéristiques bien précises : Introducing a new Copilot key to kick off the year of AI-powered Windows PCs. Tout l’intérêt de définir des spécifications matérielles haut de gamme est pour Microsoft de s’assurer que cette nouvelle génération de PC vont être capables d’offrir un confort d’utilisation que les autres assistants ne peuvent proposer, avec en premier lieu la possibilité de faire tourner Copilot en local, ce qui a d’ailleurs été confirmé par Intel, le partenaire de longue date de Microsoft : Intel confirms Microsoft’s Copilot AI will soon run locally on PCs, next-gen AI PCs require 40 TOPS of NPU performance.

Comme vous pouvez le constater, le label « AI PC » est dur à décrocher, car les caractéristiques techniques imposées sont contraignantes. Vous pourriez me dire que Copilot n’est pas le seul assistant numérique qu’il est possible de faire tourner en local et vous auriez raison, car il existe plusieurs SLMs alternatifs (« Small Language Models ») qu’il est possible d’installer sur son PC (A Chatbot on your Laptop: Phi-2 on Intel Meteor Lake). Le problème est que les résultats sont largement inférieurs à ce que proposent les grands modèles de langage, et de plus, les performances sont sacrément dégradées (lenteur d’inférence). Pour vous en rendre compte, il vous suffit d’essayer une application comme DiffusionBee sur votre Mac pour bien juger de la dégradation de l’expérience.
Bien évidemment, rien n’est joué, car nous n’en sommes qu’au tout début de l’histoire des modèles de langage et qu’il y a donc une énorme marge de progression. Mais visiblement le marché est en train de se scinder en deux avec d’un côté des modèles de fondation toujours plus grands et plus couteux (Anthropic CEO believes leading AI models will soon cost up to ten billion dollars) ; et de l’autre, des modèles ultra-optimisés et spécifiques à faire tourner en local (Why small language models are the next big thing in AI).
Microsoft semble vouloir jouer sur les deux tableaux avec sa prise de participation dans OpenAI, l’éditeur de ChatGPT, et ce nouveau créneau sur le marché des PC qui présente un très fort potentiel et va engendrer de gros bouleversements, à la fois matériels et logiciels.
Pas d’IA en local sans une puce dédiée à l’IA
Au commencement, les PC étaient uniquement équipés d’un microprocesseur (CPU pour « Central Processing Unit« , unité centrale de traitement) et d’une puce graphique (GPU pour « Graphic Processing Unit« , unité de traitements graphiques). Mais avec la montée en puissance du machine learning et la nécessité de faire des calculs parallèles (pour activer les réseaux de neurones artificiels), ces composants internes se sont vite retrouvés dépassés.
Pour répondre à ce besoin, les fabricants ont intégrés de nouvelles types de puces : les NPU (« Neural Processing Unit« , unités de traitements neuronaux) et les TPU (« Tensor Processing Unit« , unités de traitements tensoriels, qui font à peu près la même chose, mais avec une meilleure efficacité), conçues par les équipes de Google : CPU, GPU, NPU, TPU : Qu’est-ce que c’est ? Ces nouveaux composants ne sont pas forcément mieux que les autres, ils correspondent à d’autres types de calculs.

Alors que nous étions dans une logique d’optimisation du ratio puissance / consommation d’énergie pour les terminaux mobiles, les IA relancent la course à la puissance, ce qui donne à Intel une formidable opportunité de revenir sur le devant de la scène : The AI PC powered by Intel is here. Now, AI is for everyone. Mettant en avant son savoir-faire, Intel a lancé en fanfare l’année dernière sa nouvelle gamme de microprocesseurs Core Ultra, en réalité un meta-processeur (le terme exact est SoC, pour « System on a Chip« ) qui intègre un CPU, un GPU, un modem, des barrettes mémoire, un NPU et d’autres microcomposants (pour la sécurité…).

Les spécialistes du secteur pourront vous confirmer que la montée en puissance des modèles génératifs est une sacrée aubaine pour Intel qui était carrément en perte de vitesse depuis de nombreuses années, et se trouvait même dans une situation très délicate il y a encore deux ans. Pour vous épargner une longue explication, disons que la suprématie des terminaux mobiles (smartphones, tablettes…) a complètement chamboulé le marché des microprocesseurs en faisant passé le besoin de microprocesseurs puissants mais gourmands en électricité (les microprocesseurs de la famille x86, une architecture conçue par Intel dans les années 80) à des microprocesseurs un peu moins puissants, mais beaucoup plus économes, offrant une plus grande autonomie et qui surtout ne nécessitent pas de refroidissement mécanique via des ventilateurs ou circuits de refroidissements liquides, mais peuvent se contenter d’un refroidissement chimique (les microprocesseurs de la famille ARM, conçus par une société qui commercialise des licences aux fondeurs).

Non seulement les volumes de production de microprocesseurs Intel (pour ordinateurs) sont complètement dépassés par ceux des microprocesseurs à architecture ARM (pour tous les terminaux mobiles), mais en plus, ils subissent la menace des microprocesseurs avec une architecture open source, qui ne nécessite pas le paiement d’une licence à Intel ou ARM (plus d’infos ici : La révolution RISC-V et Un guide simple sur ARM vs. RISC-V vs. x86).
Au final, nous nous retrouvons avec un marché scindé en deux avec d’un côté les microprocesseurs surpuissants de la famille x86 qui essayent d’optimiser leur consommation en diversifiant les composants internes ; et de l’autre, des microprocesseurs ARM très économes, mais qui tentent d’augmenter leur puissance en intégrant des composants dédiés. La bataille se joue entre Intel, le fabriquant historique de microprocesseurs d’ordinateurs, les fabricants de microprocesseurs pour smartphones (Mediatek, Qualcomm, UNISOC…), mais également les fabricants de terminaux qui conçoivent leurs propres puces comme Apple, Samsung ou Huawei, et plus récemment Microsoft et Google (cf. Global smartphone processor shipment market share). Sans compter les autres fabricants de microprocesseurs alternatifs pour PC : AMD unveils Ryzen Pro 8000-series processors, Zen 4 and AI engines come to the commercial market.
Précision importante : nous parlons bien ici des microprocesseurs qui équipent les ordinateurs, terminaux mobiles ou consoles de jeux, à ne pas confondre avec celui des processeurs qui équipent les centres de données, comme le fameux H100 de NVIDIA qui pèse 130 Kg et coûte dans les 40.000$.
Le marché des microprocesseurs « AI ready » est donc encore balbutiant, mais ce début d’année 2024 est marqué par l’affrontement sur le créneau des ordinateurs portables entre la gamme Core Ultra de Intel et le tout nouveau Snapdragon X Elite de Qualcomm qui ambitionne d’offrir une alternative très crédible avec des performances égales, si ce n’est supérieures, pour une consommation d’énergie largement inférieure, et donc une meilleure autonomie.

Il n’est, à priori, pas prévu que les ordinateurs équipés de ce fameux microprocesseur X Elite soient étiquetés « AI PC », mais les performances annoncées par les futurs modèles sont très alléchantes : Galaxy Book4 Edge : Samsung veut se mesurer à l’Apple M3. En tout cas, les premiers benchmarks font grincer les dents des puristes (Le Snapdragon X Elite met encore le feu dans les benchmarks CPU).

Le créneau de la nouvelle génération d’ordinateurs « AI ready » sera donc très disputé, d’autant plus qu’Apple ne compte pas se laisser distancer, avec visiblement de belles annonces à venir : Apple Plans to Overhaul Entire Mac Line With AI-Focused M4 Chips. Un juste retour des choses, puisque l’assistant Siri est disponible sur les MacBooks depuis 2016…
Difficile de dire pour le moment si la stratégie de Microsoft / Intel va payer, toujours est-il que Qualcomm a une grosse carte à jouer, non pas pour conquérir le marché des PC, mais plutôt pour consolider sa position dominante sur le segment haut de gamme des smartphones, d’autant plus que ce marché en également en train de faire sa mue avec les premiers « AI smartphones » : GenAI-capable Smartphone Shipments to Grow Over 4X by 2027.
À ce stade de mes explications, vous êtes légitimement en droit de vous dire « OK et alors ?« , car cette profusion d’innovations technologiques nous ramène à la question suivante : Est-ce que cette nouvelle génération de PC vont réellement nous aider à mieux travailler ou communiquer ? Formulé autrement : diriez-vous rétrospectivement que les ordinateurs équipés de microprocesseurs Intel vous ont aider à mieux travailler ? Le logo « Intel Inside » vous a très certainement aidé à choisir un ordinateur puissant et fiable, mais pour 99% des cols blancs, la productivité n’est pas directement liée à la puissance de leur ordinateur.
Comme toujours : quel est le problème que l’on essaye de résoudre ?
Au-delà de l’exploit technique, car il faut bien reconnaitre que les avancées sont remarquables, le fait d’implanter des unités de traitements neuronaux correspond-il a une réelle demande de la part des utilisateurs ? Non pas réellement. Là nous sommes clairement dans une configuration de marché où les fabricants / éditeurs essayent de créer la demande à grand renfort de « L’IA générative est la plus grande invention de l’humanité depuis la découverte du feu« . Vous y croyez ? Moi non plus…

Loin de moi l’idée de jouer les rétrogrades, mais si vous lisez régulièrement ce blog, alors vous connaissez déjà ma position sur la révolution annoncée de l’IA générative : Intelligence artificielle : Nous n’avons pas besoin de plus de contenus, mais de meilleures analyses.
Le point de départ de ma réflexion est le suivant : tous les collaborateurs sont-ils censés générer des contenus, des images ou des vidéos ? Nous sommes tous d’accord pour dire que l’email ou la bureautique sont des outils systématiquement utilisés par les cols blancs, mais est-ce qu’offrir aux cadres et assimilés la possibilité de générer plus d’emails, de documents textuels ou de fichiers bureautiques va améliorer ou empirer le problème ? Je ne veux pas jouer les démagos, mais je pensais naïvement que l’infobésité était un problème prioritaire à résoudre…
Plus de messages, documents ou images vont-ils améliorer notre productivité ? Non je ne pense pas, et vous n’avez pas besoin de moi pour comprendre intuitivement que ça serait même l’inverse. En poussant cette réflexion plus loin, on se dit que doter tous les cols blancs d’ordinateurs « AI ready » présente tout de même un gros risque de sur-production de contenus (messages, fichiers…) qui nécessitera une capacité supérieure de filtre et de tri… donc justifiera le recours à des PC qui sont nativement équipés d’assistants numériques capables de prendre en charge de surplus de contenus. C’est une spirale infernale dont nous ne sortirons que quand nous prendrons le problème à l’envers : Avons-nous encore besoin des ordinateurs et imprimantes ?
« Nous sommes coincés dans le paradigme fichiers / emails depuis 40 ans où tout tourne autour des documents, institutionnalisés par les outils bureautiques qui forment les piliers de notre culture professionnelle. […] La priorité des entreprises est la recherche d’autonomie des équipes et des individus, le tout dans un contexte de mobilité (télétravail), d’agilité (faire face à l’incertitude) et de sobriété (limiter l’impact environnemental).
« Ce dont les entreprises et organisations ont besoin, c’est d’une révolution organisationnelle et culturelle pour qu’elles puissent s’adapter aux contraintes de la permacrise et aux nouveaux défis du XXIe siècle. Il faut réapprendre à travailler, donc désapprendre les mauvaises habitudes du XXe siècle, celles qui ont mené à la sur-utilisation des emails, des fichiers, et maintenant de la visioconférence. »

Ainsi, je ne remets pas en cause l’intérêt ou le potentiel des AI PC, mais je m’interroge sur la pertinence de les déployer sans une réflexion préalable pour éviter une fuite en avant. Je suis ainsi persuadé que l’avenir n’est pas aux modèles génératifs pour nous aider à produire plus, mais aux assistants numériques pour nous aider à produire mieux et surtout à mieux nous organiser / collaborer.
Mais malheureusement, c’est plutôt la possibilité de générer facilement et rapidement (en local) du texte, des images et des vidéos qui semble animer la volonté des éditeurs de solution (les outils exploitant les modèles génératifs) et maintenant de fabricants de terminaux (les fameux AI PC).
À quand une nouvelle génération d’outils pour nous aider à mieux nous organiser ?
Comme je l’ai systématiquement fait dans mes précédents articles, je précise ma conviction pour être certain qu’elle ne soit pas mal interprétée : je ne crois pas aux vertus miraculeuses de l’IA générative pour nous aider à faire plus avec moins (générer plus d’emails, de documents ou de comptes-rendus de réunion en moins de temps), mais plutôt pour nous permettre de faire mieux avec moins (créer ou lire moins d’emails et de documents, faire des réunions plus courtes…).
C’est d’ailleurs la promesse initiale des premiers assistants vocaux, ceux qui étaient censés nous faire gagner du temps en réalisant à notre place des tâches simples par commande vocale (ex : faire chauffer le four, commander de la lessive, prendre RDV chez le coiffeur…). Ce principe n’a jamais réellement été adapté au monde de l’entreprise, si ce n’est de façon très timide (notamment Amazon en 2017 : Amazon launches Alexa for Business platform, bringing voice services to the office). Un sujet que j’avais déjà abordé, dans la continuité de mes précédentes réflexions sur l’évolution de l’outil informatique : Genèse et enjeux de assistants numériques.
Sur la base des progrès techniques réalisés récemment, je suis persuadé que la prochaine étape de maturité des ordinateurs ne sera pas de faire pour nous ou de faire à notre place, mais de nous aider à mieux faire : filtrer et prioriser les messages entrants, rédiger des emails plus courts et moins ambigus, planifier des réunions plus courtes et avec moins de participants, rédiger des documents plus précis et plus synthétiques… Nous ne pourrons pas y parvenir avec les outils informatiques existants, car les mauvaises habitudes sont déjà prises. Plutôt que de fournir aux cols blancs des ordinateurs plus puissants (dopés à l’IA), il faudrait au contraire leur fournir des ordinateurs plus limités pour pouvoir réduire la pollution et mieux encadrer la création de valeur, se focaliser sur les tâches à réelle valeur ajoutée. Nous passerions ainsi du concept de PC (« Personal Computer« ) à celui de PO (« Personal Organiser« ) qui s’appuierait sur un assistant numérique omniprésent (donc tournant en local) pour systématiquement aider les utilisateurs à mieux s’organiser.

Le recours systématique à un assistant numérique est, selon moi, la seule façon pragmatique de changer les habitudes et surtout de corriger le tir. Non pas que les cols blancs soient globalement mal organisés ou mal veillants, simplement ils ont dû apprendre sur le tas à se servir de logiciels / applications en ligne et ont développé au fil des années de mauvaises habitudes qui engendrent des dysfonctionnements non pas à l’échelle individuelle, mais collective. Et c’est là toute la difficulté, car vous avez beau faire des efforts, ils seront toujours ruinés par la masse d’emails que vous allez recevoir, de fichiers que vous devez gérer ou de réunions auxquelles vous devez assister.
Voilà pourquoi la solution n’est pas individuelle, mais collective, et qu’elle passe nécessairement par des mesures de restrictions sur la production / diffusion de messages et documents (cf. Futur du travail : parler moins pour mieux collaborer et produire plus). Le but de la manoeuvre n’étant pas de brider les collaborateurs, mais de les libérer à travers une meilleure gestion de la communication, de la connaissance et des données, des activités et des projets (planification, coordination…).

Vous noterez que l’objectif poursuivi par les assistants numériques des AI PC n’est pas très éloigné de celui des environnements numériques de travail intégrés (les digital workplaces), qui ambitionnent de lutter contre l’éparpillement des informations / données / applications, et surtout de nous aider à sortir du paradigme fichiers / emails (cf. Futur du travail : faut-il tuer l’email pour forcer l’adoption de la digitale workplace ?).
Sur le papier, ça peut fonctionner, mais cela nécessite de renouveler tout le parc informatique, autant dire que ça n’arrivera pas avant plusieurs années. À moins que l’on s’appuie sur des assistants associés à des terminaux moins coûteux et plus faciles à remplacer.
Des assistants personnels aux assistants professionnels
Comme nous venons de le voir précédemment, l’important n’est pas la puce qui équipe votre ordinateur (c’est une condition nécessaire, mais pas suffisante), mais la façon dont l’IA va nous aider à faire mieux avec moins. Nous parlons ici de terminaux numériques associés à un assistant personnel qui va nous accompagner tout au long de notre quotidien professionnel et potentiellement nous aider à mieux nous organiser. En gros un Personal Digital Assistant !
Et oui, croyez-le ou non, mais ce principe d’assistant numérique dédié à l’organisation des professionnels n’est pas un concept nouveau, puisque dès 1984, la marque Psion proposait le premier PDA de l’histoire : l’Organiser One.

Celles et ceux qui ont connu cette époque s’en souviennent surement avec beaucoup d’émotion, car des Psion aux Palm Pilot, l’ère des PDA n’a duré qu’une vingtaine d’années : The Golden Age of PDAs. Supplantés par les smartphones et les tablettes, il se pourrait néanmoins qu’ils fassent leur retour avec un format intermédiaire. Nous pourrions même fantasmer sur le grand retour du Newton chez Apple pour venir remplacer les iPad Mini !
Tout ceci est très intéressant, mais là, nous sommes encore en train de parler d’améliorer la productivité individuelle, or nous avons vu plus haut que le problème venait avant tout du collectif. Voilà pourquoi la solution ne doit pas être envisagée comme le recours à de nouveaux outils / équipements individuels (ex : un AI PC ou PDA), mais comme le déploiement de solutions dont peuvent bénéficier l’intégralité des salariés en même temps. Pour ce faire, nous devrons nécessairement avoir recours à des outils en ligne dont le déploiement et l’enrichissement sont grandement simplifiés, à l’image des « corporate chatbots » plébiscités par les grandes entreprises.
Il me semble que c’est Publicis qui est la première multi-nationale a avoir communiqué ouvertement sur ce concept d’assistant numérique interne dès 2018 : Publicis Groupe dévoile Marcel.
Ce projet Marcel connait en ce moment une seconde vie avec l’essor de l’IA générative permettant de développer des chatbots internes beaucoup plus puissants. Des projets équivalents fleurissent ainsi tous les mois dans de nombreux grands groupes (des cabinets de conseil en passant par Axa).
Au final, ce que l’on peut retenir de tout cela est que l’évolution des méthodes et habitudes de travail n’est pas une mince affaire, car cela implique des bouleversements dans les outils numériques de notre quotidien. En ce sens, les progrès à réaliser ne sont pas que logiciels (IA) ou matériels (microprocesseurs), ils concernent aussi l’ergonomie (simplicité d’utilisation et de prise de main, tolérance aux erreurs…) et surtout les aspects fonctionnels : gagner en productivité grâce à une meilleure organisation personnelle (gestion de l’information et des tâches) et collective (partage des informations et coordination).
La question n’est pas de savoir si nous devons le faire, mais plutôt par où commencer. Il y a ainsi un réel défi : celui de motiver les collaborateurs à changer leurs habitudes, un pas gigantesque à franchir qui nécessite une motivation forte. Et pourquoi pas celle de recevoir un ordinateur de nouvelle génération couplé à un assistant numérique capable de nous projeter dans l’ère de l’IA ? ¯\_(ツ)_/¯