Prompt engineer : le métier à la mode qui n’existe pas vraiment


« Le nouvel emploi le plus en vogue dans la tech. » Voilà comment le «Washington Post» titre un article de début 2023 sur le métier de prompt engineer. Vous ne connaissez pas le prompt engineer ? C’est celui qui chuchote aux oreilles de l’IA, qui sait rédiger une requête pour qu’elle lui réponde le plus justement possible. Par exemple, Werner Manesse est depuis un an prompt engineer en freelance. Il a récemment travaillé pour une société qui rédige des scénarios de films. Cette dernière voulait savoir si ses histoires étaient susceptibles de plaire à des téléspectateurs types : « J’ai donc créé des prompts [une instruction écrite à destination des IA, NDLR] pour que l’IA se mette dans la peau de tel ou tel profil de téléspectateurs, et dise ce qu’elle pense du scénario », explique le Vendéen.

Même si les IA nous comprennent de mieux en mieux, le prompt engineer est encore essentiel pour gagner en efficacité. Si leur titre laisse croire qu’ils sont ingénieurs, il n’en est rien. Ni diplôme, ni formation ne sont requis pour devenir prompt engineer. Pour en faire son activité professionnelle, Werner Maness s’est formé lui-même, en trouvant des ressources en ligne, sans jamais débourser un centime.

Des écoles ont flairé le besoin et se sont engouffrées sur ce créneau. C’est le cas de la Rocket School, une école privée spécialisée dans la vente et le marketing digital fondée en 2018. Depuis juin 2023, elle propose notamment une formation de trois mois pour former les « nouveaux dompteurs de l’IA ». Un cursus durant lequel les participants apprennent à créer des prompts pour optimiser leurs tâches.

Un job à 335.000 dollars par an

A première vue, cette compétence semble accessible à tous. En creusant davantage, on s’aperçoit que leurs missions vont plus loin que la simple capacité à rédiger un bon prompt. Ils cadrent aussi les IA en interne dans les sociétés de la tech, pour limiter leurs hallucinations, c’est-à-dire quand elles répondent à côté de la plaque. Par exemple, « si des questions sur la politique de l’entreprise sont posées à un chatbot spécialisé dans le service client, la machine ne pourra pas répondre car le prompt engineer a cadré ses réponses », illustre Vincent Vella, directeur exécutif des technologies émergentes chez EY.

En France, les boîtes n’ont pas encore conscience de tout le potentiel de l’IA et sont à la traîne par rapport aux Etats-Unis.

Ce premier prompt d’instruction est réalisé avant le déploiement de la machine au grand public. « C’est ce prompt qui explique comment elle devra se comporter, son rôle, sa tonalité et les domaines qu’elle aura le droit d’aborder ou non, développe Vincent Vella. C’est de la pure rédaction, il n’y a pas une seule ligne de code dans le prompt engineering. »

Ce job est très demandé aux Etats-Unis. Il permettrait de gagner 335.000 dollars par an , rapportait un article des «Echos» à l’été 2023. Mais en France, il serait loin d’être aussi recherché. Facturant aux entreprises 500 euros la journée de travail, Werner Manesse n’est pas tant démarché par des entreprises. « En France, les boîtes n’ont pas encore conscience de tout le potentiel de l’IA et sont à la traîne par rapport aux Etats-Unis. »

« Un titre pas encore couramment utilisé »

Intrigués par cet écart entre les deux pays, nous avons cherché ces poules aux oeufs d’or dans les entreprises françaises… en vain. Parmi les dizaines que nous avons contactées, qu’il s’agisse de start-up ou groupes du CAC 40, aucune ne nous a répondu avoir de prompt engineer à temps complet. Même L’Oréal , « une des deux entreprises les plus avancées en matière d’IA en France », selon Florent Leonetti, executive manager chez Michael Page Technology, un cabinet de recrutement IT et Tech, ne compte pas de prompt engineer dans ses rangs.

Pour confirmer ce constat, nous avons contacté LinkedIn qui nous a répondu que « sur le métier de prompt engineer, nous n’avons pas assez de données pertinentes car seulement un tout petit ratio de membres a renseigné ce titre ».

Pas de prompt engineer en entreprise donc ? Nous avons demandé à ChatGPT son avis : « Certaines entreprises françaises dans l’IA peuvent embaucher des professionnels correspondant au rôle de ‘prompt engineer’, mais ce titre n’est pas encore couramment utilisé », nous répond la machine.

Même constat chez les freelances. Sur Malt, plateforme qui met en relation indépendants et entreprises, seuls 500 profils sur les quelque 700.000 qu’elle dénombre dans toute l’Europe, comprennent les termes « prompt engineer » dans leur description. « Et il ne s’agit pas de profils spécialisés dans l’IA, mais avant tout de professionnels du marketing, de commerciaux, de créatifs, qui mettent en avant le fait de maîtriser cette compétence », souligne Claire Lebarz, chief data & AI officer chez Malt.

Dans la plupart des entreprises aussi, il s’agit davantage d’une compétence développée par des salariés spécialisés dans l’IA qu’un métier à part entière. « Cadrer les IA, c’est du prompt engineering mais on fait appel à un développeur qui a des compétences en IA générative et non à un prompt engineer », explique Vincent Vella, directeur exécutif des technologies émergentes chez EY.

Certains passent tout de même des journées entières à écrire des prompts. C’est le cas de Fatima-Ezzahra El Aamraoui, data scientist chez KPMG, qui a travaillé pour un client qui vient de racheter une entreprise. « Il a hérité d’un peu plus de 10.000 contrats de clients et fournisseurs et voulait savoir ce qu’ils contenaient. Impossible de les éplucher manuellement pour le savoir. » Elle se tourne alors vers l’IA, essaie de trouver les bons mots pour décrire quelles parties des contrats analyser et quelles données en faire ressortir. Des consignes qui tiennent parfois sur une page entière, et qui nécessitent de multiples tests pour que l’IA réponde parfaitement à la requête.

Bientôt impossible pour un développeur de se passer de la compétence de prompting

Cette compétence deviendra-t-elle un métier en France demain ? Les experts sont unanimes, le mot « prompt engineer » va tendre à disparaître. « Les prompt engineers en freelance qui savent juste bien utiliser ChatGPT, c’est, pour moi, un effet de mode », assure Florent Leonetti, executive manager chez Michael Page Technology. « Je pense que leur champ de compétence est trop étroit pour être pérenne », analyse Jonathan Foureur, directeur général de Just AI, cabinet de conseil et d’ingénierie en IA. Autrement dit, dans quelques années, il sera impossible pour un développeur de se passer de cette compétence. « L’IA générative va s’intégrer dans tous les outils digitaux donc il devra comprendre comment elle fonctionne pour l’intégrer à ses projets », estime Vincent Vella de chez EY.

« Aujourd’hui les meilleurs prompt engineer sont les IA elles-mêmes », ajoute cet expert. Si vous avez besoin que votre IA réponde toujours au même type de requête, vous allez lui demander de réaliser pour vous un prompt d’instruction. « Vous allez expliquer votre demande à l’IA et les modèles les plus avancés comme GPT4 sont suffisamment avancés pour vous poser des questions sur le contexte de votre requête comme : son rôle, sa tonalité, son domaine de compétence… Elle sera ensuite capable de générer un template qui pourra être réutilisé par la suite dans des cas d’usage différents. »

Alors, le prompt engineer, un métier disparu avant d’être popularisé ?



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