Vous enseignez le « prompt thinking », soit le fait d’utiliser l’intelligence artificielle [IA] comme un outil pour penser, à l’Institut européen de design de Rome. Considérons cet entretien comme une leçon d’introduction à cette nouvelle discipline. Commençons par l’aspect pratique : vous recommandez d’utiliser quelles IA ?
Andrea Colamedici : Nous utilisons énormément d’IA différentes, dont les versions évoluent rapidement, et l’enjeu pour nous est de ne jamais perdre le désir d’expérimenter. En ce qui me concerne, la meilleure IA est aujourd’hui Claude Sonnet 4, à la fois pour l’écriture, la narration, l’approfondissement philosophique et l’analyse psychologique. Mais si vous voulez vous livrer à un exercice plus analytique, « brainstormer », entrer dans le détail des concepts ou faire de la logique, ChatGPT 4.0 est exceptionnel.
Maura Gancitano : Tout dépend de ce qu’on recherche, en effet ! DeepSeek présente un intérêt particulier : cette IA permet, au bas de l’écran, de visualiser les étapes de son raisonnement. Par exemple, si je lui demande : « Come stai ? », je vois que le système repère que la question est rédigée en italien, qu’elle signifie « comment ça va ? », que c’est une tournure commune et plutôt amicale pour engager une conversation, ce qui l’amène à choisir une réponse appropriée.
A. C. : Gemini offre la même fonctionnalité, qui signale le très grand nombre de réponses possibles entre lesquelles le système navigue. Mais il convient de se méfier de cette pseudo-transparence ! L’algorithme ne montre pas exactement ce qu’il fait, il nous sert encore une fois une « histoire ». Cette petite fenêtre de suivi de l’activité, c’est du marketing digital, n’en soyons pas dupes. Avec des organismes culturels et des universités, nous sommes en train de créer une académie de l’intelligence artificielle, qui s’appellera Generativa. Nous avons obtenu un an de financement de la part du ministère de la Culture italien. Le slogan de cette académie sera : « Plus qu’un outil ! » En effet, de nouvelles IA génératives sont sans cesse mises en ligne, mais personne n’en fournit le mode d’emploi. Nous voulons inciter les gens à en faire un usage critique, réflexif. Dans la vie ordinaire, pour nos échanges verbaux, nous utilisons des scripts, nous ne parlons pas de la même manière quand nous commandons un café au comptoir ou quand nous passons un entretien d’embauche. Face aux IA, les pratiques ne sont pas stabilisées, les codes manquent, nous n’avons pas encore les scripts. À nous de les inventer, sans être trop naïfs !
Justement, comment vous adressez-vous à ces IA génératives ?
M. G. : Andrea et moi ne les utilisons pas de la même manière ! Moi, j’aime bien tenter des approches variées, car notre ton oriente les réponses que nous obtenons : certains jours, je vouvoie l’IA, d’autres fois je la tutoie, je peux être polie ou me moquer d’elle, être extrêmement cassante après avoir été sirupeuse. J’aime bien l’idée de l’ironie socratique. Ce qui est certain, c’est qu’il ne faut pas considérer l’IA comme un distributeur de boissons, qui vous donne ce que vous attendez si vous tapez le bon code ! D’ailleurs, il n’existe pas un seul « bon » prompt qui ferait tomber efficacement le résultat escompté. Au contraire, les premières réponses d’une IA sont en général médiocres, parce que le système est hypercondescendant, il vous flatte, vous dit en substance que vous êtes beau et intelligent – et c’est d’ailleurs un gros problème que nous soyons flattés et encouragés à nous sentir intelligents, cela endort notre vigilance face à ces systèmes, nous infantilise et nous rend paresseux. Il ne faut donc pas se contenter d’un prompt, mais formuler de nombreuses objections et critiques à la machine, guider ses recherches, pour dépasser la nullité des premières réponses.