Depuis sa fondation, Tesla a profondément marqué l’industrie en imposant le véhicule électrique comme une alternative crédible, désirable et technologiquement avancée. Longtemps érigées en vitrines du savoir-faire technologique de la marque, les Model S et Model X s’apprêtent pourtant à quitter la scène. Une décision hautement symbolique, qui acte un changement de cap majeur, alors que l’entreprise se projette désormais bien au-delà de l’automobile haut de gamme, vers l’intelligence artificielle appliquée et la robotique.
Plutôt que de prolonger indéfiniment la course au prestige électrique, le constructeur américain redessine son avenir industriel. Robots humanoïdes, services numériques et conduite autonome occupent désormais le premier plan. Ce repositionnement stratégique, loin d’être anodin, fait basculer Tesla dans une nouvelle dimension technologique, porteuse de défis industriels considérables mais aussi de promesses inédites pour l’ensemble du secteur.
Pourquoi la production des Model S et Model X touche-t-elle à sa fin ?
Après avoir largement contribué à façonner l’image premium de Tesla sur le marché de l’électrique, les Model S et Model X verront leur production s’éteindre progressivement dès le prochain trimestre. Une évolution dictée par la réalité du marché. En 2024, ces deux modèles ne représentaient plus qu’une part marginale des ventes, inférieure à 3 %, éclipsés par le succès des gammes plus compactes, devenues centrales dans la demande mondiale.
Mais l’argument commercial n’est qu’une partie de l’équation. En interne, la direction assume une réallocation stratégique des ressources industrielles vers des projets jugés plus structurants pour l’avenir. L’arrêt de ces modèles permet notamment de libérer des lignes d’assemblage historiques, appelées à être reconverties pour la production des robots humanoïdes Optimus. À Fremont, site emblématique du groupe, une transformation industrielle d’ampleur se profile.
Un repositionnement assumé autour de l’intelligence artificielle
La fin programmée des Model S et X ne constitue qu’un volet d’un virage beaucoup plus large. Les derniers résultats financiers mettent en lumière un ralentissement de l’activité automobile, tandis que les segments liés au stockage d’énergie et aux services numériques gagnent en importance. La trajectoire est désormais claire : Tesla revendique son ambition de devenir un acteur central de l’intelligence artificielle physique, et non plus seulement un constructeur automobile.
Cette stratégie repose sur deux piliers majeurs. D’un côté, le développement accéléré des robots Optimus. De l’autre, la montée en puissance de la conduite autonome. Ces choix impliquent des défis techniques de premier ordre, qu’il s’agisse de l’architecture logicielle, de la puissance de calcul embarquée ou de la conception mécanique de machines connectées.
La robotisation comme nouvel horizon industriel
La feuille de route prévoit l’arrivée d’une troisième génération du robot Optimus, dotée d’améliorations notables, notamment sur la dextérité des mains. L’objectif affiché est ambitieux : atteindre une production industrielle à grande échelle dès 2026. Pour y parvenir, les chaînes d’assemblage conçues à l’origine pour des véhicules haut de gamme doivent être intégralement repensées.
En misant sur la robotique humanoïde, Tesla cherche à diversifier ses sources de revenus tout en prenant une avance stratégique sur un terrain encore peu occupé par ses concurrents. Le pari reste néanmoins risqué. À ce stade, aucun usage à grande échelle n’a encore été démontré, malgré des annonces jugées prometteuses.
La conduite autonome et le pari des Cybercab
Dans ce contexte de rupture, la conduite entièrement autonome s’impose comme un autre chantier prioritaire. Le service Robotaxi, encore dépendant d’un opérateur humain, poursuit son développement, avec l’arrivée annoncée d’une offre spécifique par abonnement.
L’étape suivante se veut plus radicale encore. Les Cybercab, véhicules dépourvus de volant et de pédales, ambitionnent de transformer en profondeur la mobilité urbaine et collective. Tesla évoque déjà des volumes de production largement supérieurs à ceux de ses anciennes références automobiles, un signal fort quant à la hiérarchie de ses priorités industrielles.
Des répercussions sur l’ensemble de la gamme
Ce recentrage stratégique n’est pas sans conséquences sur les autres segments. Le pick-up électrique, longtemps porteur d’espoirs, accumule retards et ajustements, tandis que les nouvelles générations de cellules de batteries sont réorientées vers les modèles grand public, comme la Model Y. Une approche visant à optimiser les performances tout en maîtrisant les coûts, notamment face aux contraintes liées aux importations et aux droits de douane.
Parallèlement, le projet de semi-remorque électrique revient sur le devant de la scène, avec une nouvelle promesse de production à grande échelle en 2026. Si la prudence reste de mise face aux calendriers annoncés, la communication officielle insiste sur la volonté de poursuivre l’innovation dans les usages professionnels de l’électromobilité.
Une ambition industrielle qui dépasse l’automobile
Pour soutenir cette mutation, Tesla envisage la construction d’une méga-usine dédiée à la fabrication de puces électroniques, devenues essentielles à l’ensemble de ses dispositifs autonomes. En internalisant cette production stratégique, le groupe cherche à sécuriser ses volumes et à réduire sa dépendance aux fournisseurs externes, dans un contexte de tension durable sur les semi-conducteurs.
La transformation des infrastructures s’accompagnera nécessairement d’une reconversion progressive des effectifs. Dans le même temps, l’entreprise assure que le support technique des Model S et X sera maintenu aussi longtemps que nécessaire, afin de garantir la pérennité de ces véhicules au sein de son écosystème.
Entre incertitudes financières et pari technologique
Les derniers résultats traduisent une légère contraction du chiffre d’affaires et des bénéfices. Pourtant, la croissance soutenue des activités liées à l’énergie et aux services numériques conforte la stratégie engagée. Reste à savoir si les robots Optimus et les Cybercab parviendront, à moyen terme, à transformer durablement le marché tout en consolidant l’avance technologique acquise depuis plus d’une décennie.
En cherchant à dépasser la seule logique automobile pour s’imposer comme un acteur global de l’intelligence artificielle physique, Tesla joue une partie décisive. Un pari industriel audacieux, à la frontière entre vision de long terme et prise de risque, qui continue d’alimenter autant d’attentes que de doutes chez les investisseurs comme auprès du grand public.